Publication du Comité d'Etudes Historiques et Scientifiques de l'Afrique Occidentale Française
Librairie Larose. Paris, 1939. 124 pages
Le seul rouage qui ait survécu après la conquête française, c'est la Chefferie.
Il n'a pas changé de nom pour nos administrés. Le conquérant peut l'appeler: « chef de canton » « chef de village », le considérer comme un représentant, un intermédiaire, mais pour l'habitant du pays, un lanɗo est toujours un lanɗo, un prince, un
seigneur qui possède des gens et qui a pouvoir sur eux, et bien entendu le lanɗo lui-même
en est aussi persuadé.
La résonance du titre, les images qu'il évoque sont toujours les mêmes.
Deux chefs de canton, à Mamou et à Dabola, portent encore, ce titre, que l'administration enregistre d'ailleurs comme un simple nom. A Mamou, c'est le représentant de la branche Alfaya, à Dabola, le représentant de la branche Soriya. Ils « règnent » simultanément chacun sur leur canton au lieu de régner alternativement à Timbo, mais enfin c'est une survivance tolérée de l'Ancien Fouta.
Leur nomination reste entourée de quelque cérémonial et attire encore les représentants des vieilles familles, en quête d'honneurs désuets et de quelques cadeaux plus honorifiques que substantiels.
La personnalité des titulaires actuels n'est pas assez forte pour raviver l'éclat d'un titre autrefois prestigieux.
C'était l'Imam, le chef de la Prière, celui qui est en tête, devant les croyants, à peu près comme le prêtre chrétien officie.
C'était l'Abbasside, lieutenant de Dieu, successeur du prophète, chef de l'armée musulmane, perpétuellement mobilisée pour la guerre sainte.
Quand il venait d'être enturbanné, l'Almami prononçait son discours
du Trône, dont voici la substance.
« Je loue Dieu. Je remercie Dieu ; c'est la part de nos ancêtres que vous venez de me donner: à mon tour, je redonne à chacun sa part. Que chacun veille sur son lieu, comme un berger sur son troupeau. Que chacun garde son enclos, son parc à bétail, sa bergerie. Celui qui pénètrera dans votre enclos, qu'il soit saisi et amené devant moi, pour être jugé selon le Livre ».
Le représentant de la communauté, doyen des Grands Electeurs et des Grands Feudataires, s'adressait à lui :
« Nous avons maintenant un successeur des Almamis. Nous lui contions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Il ne doit pas admettre qu'il soit fait tort impunément à qui que ce soit. Qu'il accueille la plainte de tous les meurtris, et rende à tous justice. Le Fouta est sur ta tête comme un vase de lait frais. Ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait. Dans la communauté musulmane, que tous soient justes et équitables : si tous ne peuvent l'être, qu'au moins les chefs le soient. Dans la communauté musulmane que tous soient résignés et patients; si tous ne peuvent l'être, qu'au moins les gouvernés le soient ».
L'ancien Fouta compte actuellement cinquante chefs
de canton Peuls, dans les cinq Cercles issus de son démembrement : ils sont
désignés par le mot lanɗo, ou par leur titre personnel, généralement
: Alfaajo, parfois Tierno ou Modibbo.
Comme nous l'avons dit, leur personnalité est double. Ils ont un aspect administratif
français, un aspect princier indigène. Et il faut bien l'admettre
puisqu'ils sont des fonctionnaires sans solde et sans auxiliaires payés.
Que leur demande le « Commandant » ? Le chef de canton est responsable
d'un territoire qui, souvent, ne peut être traversé qu'en une semaine
de marche et qui est situé à une distance du chef-lieu encore plus
grande. Il doit, sur ce territoire :
Le « Commandant » ne connaît que lui, ne convoque que lui, ne
va voir que lui. A lui de se débrouiller avec son personnel, que nous ignorons
totalement, par des moyens que nous voulons ignorer totalement.
Le chef a donc à son service un secrétaire, lettré en arabe et
en peul, et des hommes désignés sous le nom de mbatula (sing. mbatulaajo,
plur. mbatulaaɓe, mot-à-mot: gens de cour).
Le plus souvent, ce sont des déracinés étrangers au pays, n'ayant
personne à ménager des taƴa-majja 1, d'anciens
tirailleurs. Ils n'ont d'autre signe distinctif que leur mine patibulaire. Leurs
surnoms sont expressifs:
Quand on reproche aux chefs de s'entourer d'un personnel douteux, ils répondent
avec quelque raison: « Voulez-vous oui ou non, que nous percevions l'impôt,
que nous vous fournissions des corvéables et des conscrits ? Nous n'y arriverons
pas par la douceur et la persuasion, si les gens ne craignent pas d'être attachés
et battus, ils se moquent de nous ».
Le chef, qui a la droit et le devoir de commander, ne peut comprendre qu'il ne puisse
le faire dans son propre intérêt. S'il envoie au Commandant vingt hommes
pour réparer une route, il en dépêchera quarante, dont
la moitié travaillera pour lui, à réparer les toitures de ses
cases par exemple.
Le Chef de Village actuel peut être considéré comme
un vassal du Chef de Canton: celui-ci nomme généralement un de ses
parents ou, si c'est un habitant du pays, il le fera choisir si stupide qu'il en
fera ce qu'il voudra.
Il peut arriver que le Chef de Village joue lui aussi au grand chef; mais c'est
assez rare : ses profits sont médiocres.
Chef de Canton et Chef de Village sont nommés en principe par l'autorité administrative,
après consultation d'une commission villageoise. En fait ces nominations
dépendent du Commandant de Cercle quant au chef de canton ; et, pour les
chefs de village, le « Commandant » se fie à ce que lui conseille
le Chef de Canton.
Ceux-là n'ont rien d'officiel. Le Bureau du Cercle les ignore. Ce sont les chefs de ces « parentages » éparpillés dans la montagne. On les nomme hoore kaydi, tête de liste. Ce sont quelquefois des doyens d'âge, vénérables mais sans autorité ; quelquefois des ambitieux, des agents désignés par le Chef de Canton pour commander un secteur de village trop vaste. Certains sont plus importants que le chef de village officiel.
Il est trop facile de jeter l'anathème sur les Chefs. Sans eux ce serait l'anarchie, pire que leurs exactions, qui sont souvent grossies. L'ancien esprit public a disparu, le nouveau est à créer. Tant qu'il n'existera pas, on devra utiliser les Chefs. Ils font un métier difficile ; satisfaire les Commandants, qui se succèdent et ne se ressemblent pas, tirer profit de la charge sans trop faire crier les habitants.
Etre chef est le rêve de presque tous les indigènes ; parce que c'est
la seule façon de s'enrichir un peu. Le commerce est aux mains des Syriens
; il y a peu de vie urbaine susceptible de l'alimenter ; l'agriculture et l'élevage
africain n'enrichissent pas. Etre chef, c'est avoir derrière soi toute
la puissance du Blanc. Dans un pays où la monnaie est rare, où le
salaire est exceptionnel, les « services » en nature sont la règle.
Commander les hommes, obtenir le travail de leurs bras, c'est la seule façon
de vivre en homme riche. Le café du chef de Dalaba, Tierno Oumarou, le riz
du chef de Tamisso, Boubakar, rapportent chaque année de notables sommes.
Aussi le pouvoir est-il l'objet de compétitions frénétiques.
En juin 1937, pour la place de chef de canton de Bara (Mali), il y avait dix-huit candidatures
déclarées.
Un petit garçon de cinq ans, à qui je demandais s'il préférait
des sous ou du sucre, me répondit :
« Ni l'un ni l'autre, fais-moi nommer chef... »
Les Peuls sont des discoureurs, l'histoire
du Fouta Djallon est remplie de discours parlementaires. La vie politique était
intense sous l'Ancien Régime; pour toutes les décisions à prendre,
dans la Confédération et dans chaque misiide, on se consultait: diisondirde,
se consulter les uns les autres, revient à chaque instant dans les récits.
Quand le voyageur blanc a besoin dans un hameau peul de la moindre chose, un oeuf
ou un porteur (en payant, bien entendu, et royalement), il est comique de voir les
gens aller s'asseoir à l'écart, former des cercles séparés;
des messagers vont de l'un à l'autre, les uns chuchotent, les autres discourent.
Après beaucoup de paroles cérémonieuses, d'effets oratoires,
le voyageur apprend enfin que ses désirs seront satisfaits, s'il veut bien
attendre un peu, etc.
Le mot « politique » est devenu peul : on dit : politikiyaagal et
on comprend surtout sous ce nom la façon de brouiller les gens entre eux 2,
par exemple de calomnier un chef auprès du commandant, (par lettre anonyme,
signée « les notables de X »).
Ces remarquables dispositions pour le verbiage et les intrigues n'ont pas été encouragées
par l'Administration. Toutefois, il est regrettable, qu'en supprimant toute assemblée
on ait supprimé
du même coup tout contact entre le commandement européen et la population.
Le Conseil des anciens, Kawtital mawɓe, intervenait à tout instant. Les chefs ne pouvaient agir sans consulter les mawɓe. Et, si l'opinion ne leur était pas favorable,
leurs entreprises ne pouvaient pas réussir.
A Timbo, ou plus exactement dans la région de Timbo, résidaient quatre
groupes de Grands Electeurs, les quatre teekunji et leur clientèle.
Voici leur origine:
Outre la famille régnante, les Seediyaaɓe comptaient plusieurs branches collatérales, qui formèrent deux groupes. Ceux-ci servaient à balancer la puissance des Yillaaɓe 3, auxiliaires redoutables qui avaient fourni aux premiers souverains d'excellents généraux. Ils formèrent aussi deux groupes, et la réunion de quatre teekun devint collège électoral et assemblée consultative, réuni chaque fois que les affaires du Fouta-Djallon le demandaient.
Il est assez curieux, de noter que le mot teekun est un mot dialonké,
sans doute emprunté aux vaincus par les vainqueurs. Teekun désigne,
chez les Dialonké du Sangalan, les « classes d'âge »
en activité de service, qui jouent le rôle le plus important dans la
vie de la communauté villageoise. L'institution sociale dialonké
est devenue, dans l'état musulman, un des ressorts principaux.
Nous avons vu que la misiide la plus humble était organisée
de même en quartiers raciaux, de façon à partager les travaux
publics équitablement. Les teekun étaient les piliers de la
communauté, « comme les piliers soutiennent la chambre à prières
de la Mosquée paroissiale ».
Où devait-on faire transhumer les vaches ce printemps ? Devait-on cette année
laisser les champs sans clôture ? Le défrichement de telle vallée était-il
légitime ? A quelle date le feu pourra-t-il
être mis aux landes ? Le Souverain réclamait-il des guerriers pour
la campagne à entreprendre, des réquisitions de grains, de bétail
? La mosquée devait être recouverte ? On partageait aussitôt
par quarts, tiers ou quints, selon le nombre des teekun.
Les misiide nous apparurent, au début de l'occupation, comme des repaires
de rebelles et de fanatiques. C'était exact, c'était là que
résidait l'esprit public, qui était imprégné de religion
et de « nationalisme
». Nous ne voulions pas utiliser des aristocrates, des marabouts obscurantistes.
Malheureusement, nous ne pouvions pas non plus atteindre la masse des vilains et
des manants, des serfs et des esclaves. Ceux-ci d'ailleurs nous détestaient
tous autant et leur intelligence était moindre. Les groupes dirigeants
se figèrent dans une bouderie qui dure encore après quarante ans.
Quelques intrigants sans dignité recueillirent à leur profit l'héritage
du commandement fructueux. On peut dire sans paradoxe que, jusqu'à un
certain point, les Chefs de Canton actuels ont plus de pouvoir que les anciens chefs
de diiwal, car ils ne sont pas gênés par ces corps qu'étaient
les familles puissantes dont les forces rivales s'équilibraient dans la misiide.
Officiellement il existe des Conseils de Notables et des Commissions villageoises.
En matière de consultation, le meilleur moyen d'avoir un résultat
avec les Peuls, c'est de les interroger séparément, et si possible
sans interprète, ou avec un interprète discret.
En matière de délibération, les laisser faire à leur
guise, hors de la présence du Blanc. Leur dire: « Voici telle et telle
mesure, donnez-moi votre avis là-dessus demain », et surtout ne pas
leur exposer la solution gouvernementale, tâcher de ne pas leur dicter la
réponse, car ce sont de terribles « Béni oui oui ».
Note
1. Des retranchés-égarés ou sans feu
ni lieu.
2. Waddude.
3. Déformation de Yirlaaɓe, sing. Gillaajo