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Colonisation — Economie
Les Industries locales au Fouta
Introduction. L'Industrie au Fouta.
Son ancienne prospérité
En France, il est admis couramment que l'industrie est inexistante en A.O.F. C'est
là une erreur. Entendons-nous cependant. Il n'y a certes pas, en Afrique
Occidentale, de riches industries ; le nouvel arrivant dans la colonie, curieux
de documentation, n'y rencontrera ni de hautes cheminées d'usine, ni de
puissants hauts fourneaux ; nulle part, en parcourant le pays, en traversant les
villages, il n'aura la saisissante impression de la cité ouvrière
européenne...
C'est que l'industrie africaine est silencieuse et discrète ; les artisans
ne travaillent pas groupés dans de vastes ateliers spécialement aménagés
autour de lourdes machines, mais au contraire le plus souvent isolés, dans
de simples cases qui leur servent en même temps d'habitation et les instruments
qu'ils emploient sont si modestes et si rudimentaires qu'ils n'attirent guère
l'attention.
L'industrie existait en A.O.F. bien avant notre arrivée. Elle était
exclusivement réservée à des castes spéciales, très
fermées, qui faisaient partie de races bien définies. Les artisans
qu'elle occupait étaient toujours d'origine serve, mais en raison même
des services qu'ils rendaient, ils prirent progressivement une place importante
dans la société et y firent figure d'hommes libres. La plupart de
ces artisans vivaient auprès des chefs ; pour préciser leur situation,
nous pouvons les rapprocher des « clients » de la Rome royale : comme
eux, ils faisaient partie de la « gens » et étaient traités
moins en serviteurs qu'en collaborateurs utiles.
Ces castes d'artisans se sont maintenues jusqu'à nous aussi fermées
qu'à l'origine et aujourd'hui encore, en A.O.F., on naît forgeron comme
on naît tisserand, comme on naît cordonnier. Le fils hérite des
instruments de travail de son père dont il a patiemment écouté les
sages conseils professionnels, fruits d'une atavique expérience. De même
que les vieux « canuts » lyonnais, les « maabo », tisserands
africains, transmettent à leurs fils le primitif et familial métier à tisser,
en même temps que le mystérieux « gri-gri » devant assurer
une nombreuse et riche clientèle et aussi éloigner l'esprit malin
qui embrouille les fils et brise la trame.
A l'origine, toutes les industries étaient prospères; mais, au milieu
d'une race essentiellement guerrière, obligée d'avoir sans cesse armes
en main pour maintenir son occupation et vaincre les résistances qu'elle
rencontrait, les industries de la guerre étaient entre toutes particulièrement
florissantes. Les forgerons-armuriers étaient arrivés à un
degré d'habileté remarquable et l'histoire de notre conquête
en A.O.F. nous montre ces artisans, ingénieux et habiles, capables de fabriquer
une batterie complète de fusil, poussant le souci de l'exactitude et de l'imitation
jusqu'à reproduire sur les étuis des cartouches les numéros
et les lettres de nos manufactures d'armes, qui constituaient à leurs yeux
de précieux et indispensables talismans.
Il est malheureusement pénible de noter que ces divers artisans n'ont apporté de
modification dans aucune des branches de l'industrie locale. L'indigène,
essentiellement traditionaliste, n'a fait dans ce sens aucun effort de perfectionnement
; aussi l'immuabilité des méthodes et des instruments de production
est-elle flagrante.
La largeur de la bande de coton, par exemple, a toujours été de 10
centimètres environ, alors que rien ne semble s'opposer à ce que le
tisserand l'augmente et, par là même, fasse un travail plus utile en
obtenant un rendement bien supérieur, presque dans le même temps et
sans plus d'efforts. Même constatation pour les procédés de
préparation du fer qui n'ont subi aucune amélioration : les renseignements
que nous avons reçus des forgerons coïncident avec ceux que donnait
déjà, en 1852, le lieutenant Hecquard, dans son Voyage sur la Côte
et l'intérieur de l'Afrique Occidentale.
Un résumé rapide de l'évolution de l'industrie dans le Fouta
nous permettra de suivre les étapes par lesquelles elle est passée
et de noter qu'après avoir été très florissante, elle
a subi une crise passagère presque mortelle et qu'enfin, à cette heure,
elle reconquiert peu à peu son ancienne splendeur.
Son abandon progressif
Avant notre arrivée en Guinée, l'indigène, riche ou pauvre,
ne fait usage que des produits fabriqués par les artisans autochtones : les
tisserands, les forgerons, les potiers, les teinturiers, etc. sont fort nombreux
et les objets utilisés dans le pays sortent de leurs mains industrieuses.
Après notre installation sur la côte, quelques rares produits manufacturés,
importés par les premiers traitants et transportés par les Dioulas
apparaissent au Fouta et, véritables objets de luxe, sont achetés
par les chefs riches.
Plus tard, notre occupation progressant dans le pays, les relations commerciales
s'intensifient, bientôt chefs et notables aisés peuvent se procurer
assez couramment certains articles importés. Encore trop peu nombreux, ces
articles ne peuvent concurrencer l'industrie locale, qui continue à produire
pour les besoins de la population libre, mais pauvre, et des serviteurs.
Les factoreries s'installent cependant, chaque jour plus nombreuses. La pacotille
allemande apparaît et, rapidement, est déversée par tonnes sur
les marchés du Fouta. Moins solide que les objets fabriqués dans le
pays, elle est certainement meilleur marché et l'indigène s'en accommode
facilement ne possédant pas cette éducation commerciale qui permet
d'apprécier les qualités et les défauts d'un objet de transaction.
Ces produits manufacturés sont d'ailleurs plus élégants, plus
clinquants que les articles fabriqués par les artisans du pays. Les étoffes
solides mais grossières du tisserand sont bientôt abandonnées,
les indigènes s'empressent vers le comptoir riche en pagnes soyeux et brillamment
colorés et les coquettes du Fouta, dédaignant les lourds anneaux de
fer du forgeron, ornent plus volontiers leurs bras et leurs chevilles de bracelets
d'aluminium.
C'est l'époque où la pièce de percale supérieure est
couramment payée 9 francs, où les assiettes émaillées
venues directement de Hambourg sont côtées 0 fr. 65, où les « dabas »,
les « coupe-coupe » de fabrication anglaise n'ont qu'une faible valeur
marchande (coupe-coupe, 0 fr. 30). L'indigène fréquente alors avec
assiduité la boutique du traitant et les industries locales semblent définitivement
délaissées.
On comprend sans peine les considérations qui ont déterminé l'abandon
progressif de ces industries locales qui cependant ne manquaient pas d'intérêt
et méritaient mieux que le dédain des indigènes. Les objets
fabriqués par les artisans du pays sont moins finis, c'est entendu, mais
sont incomparablement plus solides que les articles d'importation. Les ouvriers
autochtones ont acquis un réel degré d'habileté et lorsqu'on
a pu mesurer le petit nombre d'instruments utilisés, leur grossièreté,
l'installation rudimentaire des ateliers, on est obligé de reconnaître,
sans réserves, l'ingéniosité que ces artisans ont su déployer.
Tous, qu'ils soient vanniers ou forgerons, potiers ou teinturiers, bijoutiers ou
cordonniers, font preuve d'un talent, le mot n'est pas trop fort, modeste il est
vrai, mais indiscutable.
Les diverses expositions coloniales ont d'ailleurs amplement affirmé ces
talents et permis d'apprécier ces productions toujours empreintes d'un cachet
indéniable de finesse et surtout d'originalité.
Ce qu'elle est actuellement
Quand la guerre mondiale 1914-1918 éclate, les industries locales du Fouta
semblent à jamais abandonnées et ruinées. Mais, bientôt,
les difficultés de navigation créées par la lutte sous-marine,
l'absence de moyens de communication, ralentissent puis interdisent presque l'arrivée
dans nos colonies de produits manufacturés européens. La pacotille
allemande, bloquée, ne peut quitter ses ports, les objets d'importation se
raréfient pendant que le prix des faibles stocks en boutique subit une hausse
chaque jour croissante.
Puis, c'est l'armistice, la paix. Sous l'effet de la croyance où l'on est
que la guerre finie, l'abondance va instantanément revenir et que tous les
prix vont diminuer, une baisse très sensible se produit, mais elle ne dure
pas.
La crise du change arrive et détermine un malaise croissant, si bien qu'aujourd'hui
tous les produits d'importation atteignent des prix tels qu'il devient presque impossible
de les acheter.
Pour fixer les idées, notons que le tissu de cretonne, payée 9 francs
avant la guerre, se vend rapidement 65 francs ; le prix de la pièce de percale
passe de 17 francs à 150 francs; la pièce de coton américain,
vendue 10 francs, est cotée 100 francs ; les « coupe-coupe »,
vendus 0 fr. 30 sont payés maintenant 5 francs. L'indigène, même
le plus riche, se voit désormais interdit l'achat des objets d'importation
et il en est tout naturellement amené à se rapprocher des artisans
du pays qui, sollicités à nouveau, se remettent progressivement à l'ouvrage.
Dès lors, les cordonniers, les forgerons, les potiers les tisserands, les
teinturiers, reprennent, joyeux, leurs métiers ; les indigènes chaussent à nouveau
les solides « samaras » ; les forgerons fabriquent maintenant et dabas » et « coupe-coupe
) ; les longues bandes de « leppi », les « canaris » et
plats en argile apparaissent aujourd'hui sur les marchés et y sont fort prisés.
Nous nous sommes attachés, au cours de cette études, grouper tous
les renseignements susceptibles de nous éclairer sur les artisans du Fouta,
leurs moeurs, leurs métiers, les méthodes dont ils s'inspirent et
les matières premières qu'ils utilisent. Ces notes n'ont d'autre valeur
que celle d'avoir été puisées aux sources mêmes et écrites
avec les seuls renseignements fournis par les divers représentants de ces
industries locales: à défaut d'autre mérite, elles ont celui
de l'exactitude. En les écrivant, nous n'avons eu qu'un désir : apporter
notre modeste contribution à la série d'études et de recherches
entreprises pour faire connaître et apprécier en France nos possessions
d'Afrique Occidentale, que la récente Exposition de Vincennes a su mettre
si magnifiquement en lumière, en même temps qu'elle exposait dans la
splendide vision des mondes un moment rassemblés « dans une gracieuse
et éblouissante fantaisie de contours et de couleurs », le remarquable
effort français ignoré jusqu'ici de certains et méconnu de
beaucoup d'autres.
Préparation du fer
Le fer existe au Fouta dans les latérites qui constituent les grands plateaux
appelés boowe (au singulier boowal). Ces latérites sont exploitées
en surface ou en carrières ouvertes peu profondes mais, généralement,
le forgeron se contente des cailloux latéritiques qu'il trouve à même
les « bowés »
Le fer se prépare dans un haut fourneau primitif et fort simple, selon une
méthode rappelant la méthode catalane. Le forgeron creuse un trou
de 1 m. 50 de diamètre et 1 m. 25 de profondeur. Ce trou est surmonté d'un
dôme d'argile de 2 m. 50 de hauteur, percé, au sommet, d'une large
cheminée. Ce dôme est traversé par 19 tuyaux d'aération
en bambou, terminés intérieurement par un embout d'argile cuite, et
appelés malakas » ; ces « malakas » plongent en biais dans
le dôme duquel ils émergent d'environ 35 centimètres.
Le forgeron jette dans le four du charbon de bois enflammé et lorsque le
foyer est suffisant, il comble le four alternativement de minerai de fer concassé et
de charbon de bois. Cette opération dure trois jours sans trêve ; quand
la fusion est terminée, on active le refoidissemement du four en jetant de
l'eau sur la masse en fusion.

Four indigène pour la préparation du fer
Pendant cette opération le fer a coulé dans un deuxième trou en contre-bas communiquant avec le foyer par une pente douce. Les forgerons le débarrassent sommairement de ses impuretés : charbon, gangue, terre, etc. ; mais pour donner au fer ainsi obtenu le maximum de pureté, il est indispensable de le refondre dans un foyer alimenté de charbon de bois, sur lequel déverse sans arrêt l'oxygène nécessaire à la combustion.
Travail du forgeron
Tous les forgerons savent travailler le fer, mais tous ne font pas le même
travail : il y a des spécialistes dont quelques-uns fort habiles.
A Daralabé (Labé) un forgeron fabrique uniquement des mors, des étriers,
des anneaux.
A Saradiouna et à Labé-Dheppere (Labé), les forgerons semblent
s'être spécialisés de tout temps dans l'armurerie.
Le « bayillo » fixe solidement sur la porte une pièce bois évidée
pour permettre le libre jeu d'un pène creux en bois. Ce pène porte à la
partie supérieure quelques trous irrégulièrement espacés
les uns des autres ;
dans ces trous peuvent s'encastrer de leur propre poids des chevilles de fer que
le forgeron a glissées dans la pièce de bois fixée à la
porte. La serrure est fermée quand les chevilles sont tombées dans
les trous correspondants du pène, au préalable poussé à fond
(ce pène poussé fait office de verrou, grâce à son extrémité glissée
dans un évidement pratiqué dans le montant de la porte).
La clef qui autorise l'ouverture de cette serrure, c'est-à-dire qui permet
de faire remonter les chevilles qui bloquent le pène, consiste en une mince
pièce de fer longue de 25 centimètres environ et coudée, portant
sur une de ses faces autant de chevilles fixes que la serrure contient de chevilles
mobiles et disposées de la même façon.
![]() Fig. 1 Serrure (paakalawal) |
Fig. 2. Clef de serrure indigène (saabi). |
Lorsqu'on veut ouvrir la serrure, on introduit cette clef dans le pène,
qui peut dès lors être facilement retiré aussitôt que
les chevilles de la clef ont soulevé les chevilles mobiles correspondantes,
qui s'étaient encastrées dans le pène.
Cette serrure permet d'ouvrir ou de fermer la porte de l'extérieur de la
case mais ne sert pas pour la fermeture et l'ouverture de la porte de l'intérieur.
![]() Figure 3. jpg montrant le travail d'ouverture eu déverrouillage (Les chevilles mobiles a. b, c, sont encastrées dans la partie mobile M - voir fig. 1 et sont invisibles). |
![]() Fig. 4.Porte et serrue, indigènes |
Les outils du forgeron
Le forgeron se sert des outils suivants : quelques marteaux, des tenailles, une
grossière enclume, quelques limes de sa fabrication et des poinçons.
Le soufflet est formé de deux outres en peau de mouton que l'on gonfle et
dégonfle par un mouvement alternatif d'extension et de pression, et de deux
tuyaux en fer terminés solidairement par un embout de terre cuite.
Les « baïllos » travaillent toujours assis et trois ensemble autour
de leur foyer rudimentaire : l'un d'eux fait marcher le soufflet pendant que les
deux autres forgent.

Ils fabriquent eux-mêmes les divers moules qui leur sont nécessaires.
Ils enferment dans de minuscules enveloppes d'argile les modèles en cire
des bijoux qu'ils ont à confectionner ; l'argile, exposée au feu,
se durcit taudis que la cire s'écoule par un trou ménagé à cet
effet. Il ne reste plus au bijoutier qu'à remplir d'or oit d'argent fondu
ce moule, qu'il brise après complet refroidissement.
L'art du bijoutier au Fouta, comme d'ailleurs dans toute l'A.O.F., réside
dans la confection des bijoux à filigranes. Pour obtenir les filigranes,
les bijoutiers versent de l'or fondu sur une planchette de bois très dur
où sont creusées de minces rainures. Après refroidissement,
le bijoutier bat au marteau ces tiges d'or et les façonne avec de petites
pinces. Ces filigranes entrent directement dans la confection des divers bijoux
(papillons, scarabées, etc.) ou sont soudés en relief sur des plaques
d'or déjà travaillées. Les bijoutiers excellent encore dans
la confection soit des lourdes chaînes d'argent, qui enserrent les chevilles
des femmes indigènes, soit des légers anneaux d'or qui ornent les
oreilles des riches épouses foulbés, soit enfin des bandeaux d'argent
articulés qui parent le front des femmes nobles.
Le bijoutier se sert seulement d'une petite enclume, de quelques limes, de pinces,
d'un marteau et de creusets, en terre pour fondre les métaux. Et, grâce à ses
outils très simples et bien primitifs, sortent de ses mains habiles : bagues
curieusement ouvragées, médaillons finement ciselés, bijoux
aux filigranes tourmentés dont se parent très fières les femmes
riches du Fouta et que ne dédaignent pas les amateurs européens.
La fileuse
Le coton cultivé dans les terrains riches et peu humides, surtout aux alentours
des cases et, mieux, sur l'emplacement des villages abandonnés, est récolté par
les enfants et les femmes.
Ce sont ces dernières qui se livrent à l'opération de l'égrenage
par un procédé des plus rudimentaires et très long. Après
avoir secoué les gousses, de manière à les débarrasser
des premières graines, elles les compressent sur une pierre plate à l'aide
d'une petite baguette cylindrique en fer, puis les cardent avec deux karda, sorte
de brosses rectangulaires d'importation européenne, maniées à la
main. Avant l'apparition de ces ??? ils réparent les armes, fondent les balles,
forgent les pointes de flèches.
Mais d'une façon générale, les forgerons s'occupent de la confection
d'outils agricoles (houes, haches, coupe-coupe, couteaux) et savent même réparer
les charrues et les herses que les méthodes modernes d'agriculture ont introduites
au Fouta ; enfin ils excellent dans la fabrication des serrures et des clefs et
cette partie de leur travail mérite une mention spéciale.
Encore aujourd'hui, comme avant notre occupation, avec les
cardes manufacturées sur les marchés du Fouta, les fileuses utilisaient,
pour carder leur coton, une boule épineuse, fleur desséchée
du « lagnal », arbuste commun au Fouta.
La fileuse enroule autour d'une baguette, qui lui
sert de quenouille, un peu de ce coton cardé et en fixe quelques brins à la
partie supérieure de son fuseau. Ce fuseau se compose d'une baguette de
bois mince, longue de vingt centimètres, rappelant par sa forme une forte
aiguille à tricoter. A l'extrémité opposée à celle à laquelle
on fixe le coton se trouve une boule en terre cuite de la grosseur des billes
d'agathe de nos enfants, destinée à servir de contre-poids.
Afin de réaliser la torsion des fils, la fileuse imprime au fuseau un rapide
mouvement de rotation. Pour rendre cette rotation régulière, la fileuse
fait reposer la pointe du fuseau sur un morceau de poterie en terre cuite ou sur
un galet poli et, pour la faciliter, elle imprègne de cendre animale le pouce
et l'index, qui doivent mettre le fuseau en mouvement. Dès qu'ils ont convenablement
tordu, le fil est enroulé sur le fuseau et, dès que ce fuseau est suffisamment
chargé, la fileuse le dévide sur une baguette de bois, qui fait office
de bobine.
![]() Fuseau |
L'artisan tend d'abord les fils des bobines préparées par la fileuse
et en fait de longs écheveaux. Il fait ensuite passer ces fils entre les
lamelles de deux cadres de bois et forme ainsi une chaîne de largeur variable
(10 à 15 cent. environ). Ces deux cadres de bois, fixés à une
même tige formant potence, sont munis chacun à leur partie inférieure
d'une corde solide portant à son extrémité un mince bâtonnet
de trois ou quatre centimètres de long.
Le tisserand passe ces bâtonnets entre ses doigts de pied et s'en sert comme
de pédales.
Assis en face des cadres, l'artisan actionne les pédales, dont les mouvements
alternatifs font jouer la potence et autorisent le croisement des fils de la chaîne.
Le croisement des fils de trame est obtenu simultanément, en faisant passer
d'une main dans l'autre des navettes affectant la forme d'une pirogue, chargées
de fil. Certaines de ces navettes pirogues portent des fils de différentes
couleurs, selon que l'exigent les dessins que le tisserand veut obtenir.
Les fils de la chaîne sont tendus à l'aide d'un fort morceau de bois
placé en aval des cadres et reposant lui-même sur une plaque de bois
pouvant glisser facilement sur le sol, à mesure que la longueur de la toile
augmente et que, par contre, la longueur des fils de la chaîne diminue.
Le tisserand enroule la toile confectionnée sur un treuil placé devant
lui.
Ces artisans tissent quelquefois à la journée mais le plus souvent à forfait.
La plupart du temps ils travaillent pour leur compte, achetant le coton filé par
les femmes et revendant les bandes d'étoffe qu'ils ont tissées.
Les bandes de coton ou leppi, très solides, ont généralement
10 centimètres de largeur. Un bon ouvrier peut en tisser de 40 à 50
mètres par jour.

Au Fouta, les poteries sont, en général, fabriquées par les
femmes. Néanmoins il existe dans la région des potiers de métier
très habiles. On les appelle les « Dayabhe » ou « Daloyabhe».
Tous anciens captifs, ils forment une caste spéciale assez fermée.
Le seul potier renommé du Labé réside à Saare-Diouma.
Le potier prend de l'argile blanche qu'il réduit en poudre et tamise. Il en
fait une pâte et à la main, sans l'aide du tour, il fabrique canaris,
pots et gargoulettes, qu'il orne de dessins grossiers et sans originalité.
Cette confection se fait en plusieurs fois, l'artisan laissant sécher le
morceau de poterie avant de le continuer.
Ces poteries sont séchées par exposition au soleil pendant huit jours,
puis sont cuites en plein air et à grand feu de bois.
Le potier prépare enfin une décoction d'écorce de « néré » (Parkia
bicolor) et en asperge les poteries avant refroidissement complet, ceci pour leur
donner plus de dureté.
Dans les différentes poteries fabriquées dans le Labé, on
trouve une curieuse forme de « canari » rappelant la « jarre »,
dont se servent encore les paysans de Provence pour conserver leur
huile
.
A gauche, Canari indigène rappelant la jarre provençale
A droite, Gargoulette
Les Laobé (lawbhe)
Comme tous les autres artisans, les indigènes qui travaillent le bois appartiennent à une
caste spéciale. Les Laobés (au singulier Labbo ) sont
presque toujours d'anciens captifs au métier héréditaire.
Les « laobés » qui vivent en nomades, transportant de runde en
runde, au gré de leur caprice, leurs outils primitifs et peu encombrants,
utilisent seulement quelques couteaux courbés à larges lames, une hachette
et une herminette. Ils fabriquent des mortiers à piler le riz, des pilons
avec le bois de kimmé au grain dur et serré, des sièges, des
calebasses, des écuelles, des spatules, des cuillers avec le bois tendre du
fromager.
Ils confectionnent aussi avec assez d'habileté des sabots rappelant les cothurnes
des comédiens antiques maintenus seulement au pied par deux lanières
de cuir dont une passe entre l'orteil et le deuxième doigt.

Sabot indigène
Ces artisans ont quelques notions de pyrogravure ils savent orner leurs productions
de dessins curieux à l'aide d'un poinçon rougi au feu.
Signalons encore que ces laobés confectionnent des taras (lits
indigènes) et des chaises en ban (raphia-vinifera) : plusieurs
salons européens ornés de ces meubles légers, mais peu solides
il est vrai, offrent un réel cachet d'originalité.
Certains de ces artisans sont spécialisés dans l'arçonnerie.
L'arçon est fait généralement d'une seule pièce en bois
léger (fromager). On ne trouve dans le Fouta qu'un seul « laobé » assez
habile pour confectionner cette pièce de sellerie qui vient généralement
toute prête du pays Kassonké .
Enfin, sur le bord des rivières, ce sont les laobés qui creusent les
troncs de kimmés et les façonnent avec leur seule herminette en forme
de pirogue.
Sparterie
Aux hommes est réservée la préparation du raphia avec les folioles
des jaunes feuilles du palmier raphia (raphia vinilera).
Ils confectionnent également des nattes (gate, sing. gatal) avec la côte
ligneuse des feuilles du « ban ». Cette côte est découpée
en lattes longues et minces qui sont patiemment et ingénieusement tressées
puis rendues solidaires par des brins de raphia.
Corderie
Enfin certains indigènes excellent dans la confection des cordes à l'aide
des fibres de l'agave (Bahallo) qui doit subir auparavant un rouissage analogue à celui
du chanvre. Les feuilles d'agave sont immergées dans un marigot pour hâter
leur fermentation et lorsque celle-ci est suffisante, ces feuilles sont retirées
de l'eau et battues sur un billot à coups de maillet. Les matières
gommeuses et la pulpe sont ainsi expulsées et il ne reste entre les mains
de l'indigène qu'un faisceau de fibres qu'il rince et fait sécher.
Ces fibres sont cordées à la main et vendues sur le marché 0
fr. 05 le mètre.
Elles ont le grand avantage d'être imputrescibles et sont d'une solidité convenable.
Préparation du savon avec la graine de pourghère (kiidi)
La pourghère (kiidi en foulah, Jalropha-Curcas) est un arbuste
très commun autour des villages; les indigènes l'utilisent, pour enclore
leurs concessions. Il prend par boutures et pousse vigoureux avec les premières
pluies de l'hivernage.
La pourghère donne de nombreux fruits affectant la forme d'une prune et contenant
plusieurs graines de la grosseur d'un haricot (nyebbe).
Ces graines sont concassées, séchées et trempées pendant
trois jours. Au bout de ce laps de temps on les fait bouillir avec de la potasse
obtenue, suivant le procédé usité au Fouta (voir paragraphe teinturiers),
avec des cendres provenant du tronc de bananiers amenés au préalable à décomposition
presque totale. L'ébullition dure deux jours sans arrêt : on ajoute
de la potasse pour compenser les pertes dues à l'évaporation. Lorsque
les graines sont réduites en bouillie, la cuisson est activée jusqu'à évaporation
complète.
La pâte ainsi obtenue est offerte aux acheteurs sous forme de grosses boules
vendues 0 fr. 10 la pièce.
Préparation du savon avec l'amande du « gobi »
Le gobi (Carapa-Guineensi) est un arbuste très commun au Fouta.
Il a son habitat ordinaire sur le bord des marigots. Il donne de nombreux fruits
rappelant la cabosse du kolatier. Cette cabosse, couleur ocre, rugueuse, se compose
ordinairement cinq follicules éclatant à maturité et libérant
de 6 à 12 noix ou amandes de la grosseur des noix de kola, entourées
d'une écorce peu épaisse mais dure et ligneuse. Ces fruits sont récoltés
vers la fin juin.
Les indigènes l'emploient contre certaines affections cutanées ou, à l'intérieur,
comme vermifuge ou purgation.
L'opérateur fait bouillir les fruits pendant deux ou trois heures, puis,
pour les amener lentement à fermentation ; il les enfouit dans un trou profond
mêlées à des cendres.
Au mois d'octobre, quand ces fruits ont été lavés par toutes
les pluies de l'hivernage, l'opérateur les extrait du trou et les concasse.
Ils renferment une amande que l'on fait sécher au soleil. Ces amandes pilées
sont grillées dans une marmite : leur lente torréfaction donne de
l'huile qui se dépose au fond du récipient où elle est recueillie.
On porte ensuite à ébullition une solution potassique et l'opération
est poussée jusqu'à évaporation complète. On recueille
ainsi une gangue qui, pulvérisée, est mélangée à l'huile
de « gobi ». Le mélange est maintenu à ébullition
jusqu'à réduction complète et consistance.
La préparation du savon est terminée ; l'opérateur pétrit
des boules vendues 0 fr. 20 sur les marchés indigènes.
La même méthode préside à la saponification à base
d'huile de « malanga » (lophira-alata). Il existe peu de malanga au
Fouta [!], aussi les quantités de savon fabriqué avec ces fruits sont-elles
peu importantes.
Préparation du savon avec l'huile d'arachides
Les arachides sont décortiquées : les amandes, au préalable,
trempées pendant deux jours, sont lentement portées à ébullition.
Elles sont ensuite enveloppées dans des feuilles vertes et entassées
pour hâter leur fermentation.
Lorsque celle-ci est suffisante, les amandes d'arachides sont exposées au
soleil, séchées, et pulvérisées. Mélangées à une
solution riche en potasse on les mène à ébullition rapide et
on les malaxe vigoureusement pendant cette opération. L'ébullition
est arrêtée après réduction complète.
La pâte ainsi obtenue est pétrie en boules de la grosseur d'une grosse
prune et vendues 0 fr. 25 pièce.
De tous ces savons, le meilleur est le savon à base « gobi » ;
c'est d'ailleurs celui que l'on trouve le plus couramment sur les marchés
indigènes.
Le savon à base d'arachides est, lui aussi, fort apprécié des
autochtones pour sa finesse, mais comme les arachides sont une des bases de l'alimentation,
il n'en est distrait qu'une très légère quantité pour
la fabrication du savon.
Ces divers savons, lorsqu'ils sont soigneusement préparés, ont de
sérieuses propriétés de décrassage ; ils ne brûlent
pas le linge et, n'était leur odeur nauséabonde (surtout le savon à base
de pourghère), ils pourraient fort bien être consommés par les
Européens.
Les huiles obtenues avec le gobi, l'arachide et la pourghère ont d'autres
usages au Fouta ; l'huile de gobi, très amère, n'est pas comestible
: les indigènes, les femmes surtout, s'en servent pour oindre leur corps
leur chevelure. Cette huile est encore utilisée en frictions sur les membres
malades des rhumatisants : cette médication donne, paraît-il, d'excellents
résultats. Il semble que des essais pourraient être tentés avec
succès dans l'exploitation des amandes de gobi ». Le gobi, très
commun au Fouta, donne de très nombreux fruits. Avec les procédés
primitifs des indigènes, 3 kilos d'huile sont couramment extraits de 25 kilos
environ de graines de gobi : c'est là un rendement sérieux qui donne
quelque intérêt à cette question.
Les travaux de B. Lecoq (sur une méthode d'essais des huiles
utilisables en savonnerie) ont établi que l'amande de gobi donne aux solvants
volatiles 60 % environ d'huile encore solide à +25°.
L'huile d'arachides entre dans l'alimentation courante européenne et indigène.
Enfin, les graines de pourghère sont utilisées comme médicament
par les indigènes : à dose de deux ou trois, elles sont purgatives
; l'huile de pourghère est encore employée comme huile à brûler.
![]() Fruit du gobi |
![]() Follicule ouverte et Amande de Gobi |
Notes<
1. L'appellation « Toucouleur),
est nettement erronée et a été répandue par les premiers
sous-officiers d'infanterie de marine mieux avertis de la technique des combats que
du nom de leurs adversaires. (André Demaison « Faidherbe ».
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