Collection Initiations et Etudes africaines
Dakar, IFAN, 1972. 276 pages
La notion du pouvoir est complexe : il s'agit de l'autorité, de la puissance ou des règles d'organisation politique et administrative : c'est-à-dire du gouvernement d'un pays. Pour un Almaami du Fuuta, le pouvoir n'appartenait qu'à Dieu, de ce fait, lui ne se considérait que comme un instrument entre les mains de son Seigneur. Il ne détenait le pouvoir que par la volonté divine qui s'était manifestée à travers la communauté musulmane. Le pouvoir lui a été confié par l'ensemble de cette communauté : Bhe halfinii mo laamu ngun. Le terme revient souvent dans les textes des chroniques et même dans les poèmes de la littérature religieuse ; le pouvoir a été confié aux hommes par Dieu : Laamu ko kaliif Allaahu.
C'est donc par la grâce de Dieu que l'Almaami détenait le pouvoir. Il inspirait aussi les membres du Grand Conseil des Anciens, chargé de choisir le chef suprême de la communauté musulmane. L'Almaami était le suzerain des huit provinces (diiwe) du Fuuta et le souverain de la province (diiwal) de Timbo. Voilà pourquoi il n'accordait l'investiture aux huit chefs de provinces, qu'une fois rentré dans son propre fief à
Timbo. Et s'il lui arrivait de confirmer un chef en dehors de la capitale, à Fugumba par exemple, dans ce cas, sa résidence était soustraite de l'administration de cette province, elle jouissait de "l'extéritorialité", ce qui voulait dire que l'Almaami n'était plus l'hôte du chef de Fugumba, mais qu'il était sur son propre territoire du moins pour la circonstance.
Ceci permet d'expliquer le sens de certains mots qu'on croyait spécifiques
de la société
féodale du Moyen Age européen : suzerain, seigneur, vassal, fief...
Or tous ces termes une fois expliqués peuvent s'appliquer avec plus ou moins
de bonheur et d'exactitude à l'ancienne société
peule du Fuuta Dyalon.
Si l'on admet que le suzerain était un seigneur possesseur ou propriétaire
d'un fief dont dépendaient d'autres fiefs, alors, l'Almaami du Fuuta était
bien un suzerain pour les huit provinces fédérées ; les fiefs
ou domaines que les vassaux (ici les chefs de provinces, tenaient de leur seigneur
(en l'occurrence de l'Almaami). Mais au Fuuta, le fief ne consistait pas en domaine
agricole 1.
Quant à la souveraineté, c'est-à-dire le pouvoir de commander
et de contraindre, l'Almaami ne pouvait l'exercer que dans la province de Timbo
qui était sa propriété, le bien de sa famille.
Voilà dans quel sens est employée l'expression : "l'Almaami
suzerain des huit provinces et souverain de la province de Timbo."
Mais cette terminologie des institutions et des titres, tirée du Moyen Age
occidental correspond-elle à la réalité qui existait au Fuuta
durant les XVIIIè et XIXè siècles ?
Toute réponse à cette question devrait être nuancée :
affirmer qu'elle ne s'applique pas au Fuuta serait nier le caractère semi-féodal
de l'ancien régime, avec ses liens hiérarchiques de dépendance.
Le chef d'un hameau (marga ou fulaso) dépendait d'un chef de
village (misiide), lui-même de celui d'un village plus grand ou village-mère
: et les chefs des villages importants (misiddaaji mawɗi) du chef de la
province (diiwal) et plusieurs chefs de provinces (diiwe) du chef
suprême du pays : l'Almaami. Enfin celui-ci dépendait de Dieu,
mais aussi du Grand Conseil des Anciens et c'est là que commençait
la nuance.
En effet assimiler l'Almaami à un seigneur, détenteur d'un fief qu'il
accordait ou refusait selon son bon plaisir à tel ou tel vassal représenté ici
par le chef de province, ce serait oublier que l'Almaami du Fuuta n'a qu'une primauté toute
relative sur les chefs des provinces, primauté consentie, concédée
par eux au nom des intérêts supérieurs de la religion qui servait
d'idéologie justificative à leur pouvoir politique. Le fief ou province
de Timbo, portant plutôt sur les hommes que sur la terre, était semblable
aux fiefs constitués par les huit autres provinces. Timbo n'était
que le siège du gouvernement central, et la résidence de l'Almaami
; mais cette situation de capitale ne lui conférait aucune prééminence
sur les autres diiwe. Les neuf provinces du pays avaient toutes la même
importance : grandes ou petites, riches ou pauvres, elles n'avaient qu'une voix
chacune lors des votes dans les assemblées.
Une différence fondamentale avec le Moyen Age occidental : les chefs des
provinces ou vassaux
ne tenaient pas leur pouvoir, leur autorité de l'Almaami ou seigneur féodal.
Ils tenaient leur pouvoir de leurs assemblées, de la souveraineté
locale Ils ne devaient à l'Almaami que la confirmation, l'investiture, une
sorte de validation de leur élection par les instances de leur province respective.
Il en était de même pour les chefs de villages petits ou grands, et
de même pour ceux des hameaux. Chaque chef d'une unité politique du
Fuuta, devait son pouvoir d'une part à sa famille (car le pouvoir
était héréditaire dans une ou deux familles ou branches de
famille) et d'autre part à l'Assemblée ou Conseil de sa communauté (car
le pouvoir a toujours été électif au niveau des individus).
Une seule exception à cette règle concernait les villages de culture
ou des serviteurs (dume). Là, le chef élu (manga runde) pouvait étre
récusé par le maître du serviteur sans tenir compte du choix
fait par l'assemblée des esclaves. D'ailleurs les villages de culture étaient
souvent commandés par des chefs non élus, mais seulement nommés
par le chef du village libre. Cependant si un manga (chef des serviteurs)
nommé par le chef des hommes libres se conduisait mal dans l'exercice de
ses fonctions, les membres de l'assemblée des esclaves allaient se plaindre
auprès du chef qui l'avait choisi. Ils réclamaient sa destitution
et sollicitaient la nomination d'un autre, ou son élection par leur assemblée.
Si le chef de village libre refusait de tenir compte de leur revendication, les
esclaves manifestaient leur mécontentement en ignorant purement et simplement
le manga imposé et impopulaire. Ils pratiquaient à son égard "une
politique"
de non coopération et de non violence : une sorte de "boycottage"
dont les résultats ne se faisaient pas attendre : le manga perdait la face
et allait de lui-même trouver son maître-mandant pour le prier de le
décharger de son pouvoir de chef de runde 2.
Ainsi le système hiérarchique de ces liens entre les différentes
couches de la société ou entre les diverses unités politiques
et administratives apparaît comme un mélange de féodalité (fonctions
héréditaires dans des familles bien définies) et de "démocratie
représentative" (élection par des assemblées souveraines à tous
les postes politiques, administratifs ou religieux) 3.
Voilà comment était conçue la notion du pouvoir dans l'ancien
Fuuta. Les Almaami ne se considéraient nullement comme des souverains tout
puissants avec des pouvoirs illimités à caractère absolu. Les
Almaami savaient la limite de leur pouvoir : aussi se comportaient-ils, sauf, quelques
rares exceptions, comme des souverains prudents
à l'égard de leurs administrés.
Le système fédéral avait, dès l'origine de l'imaamat rendu
inefficace, voire impossible, toute tentative énergique d'un gouvernement
fort. Et l'alternance des deux almaami a contribué
à amoindrir davantage le pouvoir exécutif dejà trop faible.
Comme le pouvoir était une émanation divine, il ne pouvait être
question pour les souverains de transgresser les lois imposées par la religion
qu'ils avaient la charge de défendre en toute circonstance. Les intérêts
de l'Islam devaient passer avant ceux des Almaami. Tout le problème pour
eux, était de concilier les uns et les autres pour faire coïncider leurs
intérêts avec ceux de la foi. Mais il semble que c'était dans
l'exercice de leurs fonctions que se révélaient le plus clairement
les caractéristiques du pouvoir des Almaami.
L'investiture ou la confirmation des chefs de province était l'une des premières
tâches du chef suprême du Fuuta après son retour
à Timbo. En tant que chef du gouvernement central 4 il était
entouré d'un personnel subalterne important composé
en grande partie d'étrangers, de gens de castes et de serviteurs (esclaves
domestiques).
Les étrangers venaient de Bhundu, du Fuuta-Tooro, et du Maasina. Les souverains
préféraient leur confier les tâches les plus délicates
et les plus importantes, car n'étant pas du pays, ils pouvaient les exécuter
sans répugnance et sans accomodement. De plus ils ne constituaient pas un
danger pour les souverains.
Quant aux gens de castes, il s'agissait surtout des griots. n'ayant personne a menager.
Ceux de la première categorie, (surtout les Awluɓe venus
du Bhundu et du Tooro) étaient réputés comme d'habiles diplomates
et à ce titre, rendaient de très grands services aux Almaami et à la
cause musulmane jusques y compris dans les champs de bataille 5.
Mais les griots de la seconde catégorie (les jeliiɓe) n'étaient
ni exclus ni écartés des services du prince. Ils remplissaient des
missions principalement auprès des souverains du Mandeng dont ils étaient
eux-mêmes originaires
Les griots de toutes catégories étaient connus de tous pour leur franc-parler,
pour leur langage direct, parfois agaçant, voire désobligeant parce
que dépourvu du vernis de la politesse. Leur métier n'était-il
pas de louer les bons, et de blâmer les méchants. Ils comblaient d'éloges
ceux qui leur donnaient la nourriture quotidienne et flétrissaient ceux qui
la leur refusaient. En ce temps-là, leur problème essentiel était
un problème de subsistance.
Les serviteurs étaient surtout des esclaves de maison, auxquels le souverain
confiait des tâches pratiques et précises à exécuter.
Ils se sont révélés les meilleurs auxiliaires des Almaami.
Par les postes qu'ils occupaient, il leur était difficile de trahir leur
maître surtout que celui-ci leur racontait que le salut de leur âme était
entre ses mains. Ils se sentaient d'ailleurs obligés de donner le maximum
d'eux-mêmes, par le seul fait de se voir confier des responsabilités
que leur enviaient certains hommes libres parmi les plus dignes.
Enfin l'Almaami recrutait en outre un personnel composé d'hommes libres issus
de grandes familles de Timbo et aussi des originaires des autres provinces du pays.
Mais il faisait davantage confiance
à son personnel étranger, casté ou servile qu'à celui
de ses compatriotes Peuls toujours prêts à le tromper, à l'envier
ou même à le trahir.
Voilà pourquoi chaque Almaami arrivé au pouvoir veillait avec précaution
au choix de son équipe d'étrangers et de serviteurs triés et éprouvés
au cours de nombreuses années de vicissitudes. Le soin qu'il y mettait témoigne
de l'intérêt qutil portait à
la bonne marche de son administration, tandis qu'il se souciait fort peu du personnel
Peul qui avait fini par se recruter toujours dans les mêmes familles (par
héritage et par élection).
Certains membres du personnel de l' entourage du souverain portaient des titres
officiels : entre autres, il y avait ceux de :
Mais les autres, sans doute les plus nombreux, n'avaient aucun titre connu du
public, si ce n'est celui de suivant de l'Almaami : mbatula 6.
Le titre importait peu, ce qui comptait le plus, c'était l'importance de
la tâche confiée à chaque individu ou à chaque famille.
Des gens obscurs exerçaient souvent des fonctions pour lesquelles on s'attendrait à voir
d'autres sinon plus connus, du moins issus de familles illustres. Mais l'emploi
fréquent d'une main-d'uvre
étrangère, castée ou servile à tous les échelons
de la hiérarchie administrative, ne favorisait-il pas de telles permutations
?
Quoiqu'il en soit, l'Almaami ne pouvait s'empêcher d'utiliser cette main-d'uvre étrangère
plus docile et plus maniable. Il le pouvait d'autant moins qu'il devait contrôler
les faits et gestes de ses employés. Il était responsable de leurs
actes dans la capitale et dans les provinces. Leur comportement dans l'exercice
de leurs fonctions pouvait ternir ou glorifier son règne. C'est dire pour
quelle raison, il veillait avec soin à leur recrutement. Mais comme il n'avait
pas suffisamment de temps pour s'occuper de tout, il concentrait ses eflorts sur
les secteurs-clefs : les finances, la justice et l'armée faisaient l'objet
de soins particuliers. Il leur accordait le maximum d'attention. Aussi leur analyse
permet-elle de se faire une idée sur ce que furent les principales activités
des souverains de l'ancien Fuuta.
Les Almaami faisaient marcher leur administration grâce à l'apport
financier provenant de trois sources : d'une part les contributions perçues
directement sur les populations de Timbo et indirectement sur celles des autres
provinces, d'autre part les cadeaux de joyeux avènement et enfin leurs biens
personnels.
Les impôts de l'Ancien Fuuta étaient souvent d'origine coranique que
l'on trouve détaillés dans les livres de droit musulman 7.
Ils consistaient principalement en obligations :
Dime sur la culture: zakka remuru: après la récolte on mesurait tous les grains obtenus à l'aide d'un récipient en bois ou calebasse (fruit d'un arbre tropical, qui, vidé et séché, servait d'ustensile), appelé sari'aare (de l'arabe : shariya : conforme à la loi). Le dixième de cette mesure était versé comme zakaat que le producteur ne pouvait consommer (illicite).
Mais à cet impôt sur les successions, se rattachait un impôt spécial: chaque fois qu'un Jalonke (ancien maître du pays) ou un Peul-pulli convertis après la conquete musulmane (les waawaaɓe : les vaincus, les soumis) mourait, il fallait lui payer un droit d'inhumation. Toutefois cette taxe ne frappait pas les membres des familles conquérantes : ils etaient tenus cependant d'informer le chef de la communauté locale du décès survenu en leur sein 8. Cet impôt était-il un héritage du système jalonke préexistant ou était-il d'importation nord-soudanienne que les Peuls venus en grande majorité du Maasina connaissaient dans cette région ?
Les douanes : un service de douane existait à toutes les issues qui permettaient
d'entrer ou de sortir du massif montagneux du Nord au Sud, et de l'Est à l'Ouest,
toutes les routes étaient gardées par des agents parlant au nom de
l'Almaami ou au nom du chef de la province la plus proche.
Toutes les marchandises entrant au Fuuta étaient taxées suivant un
système trés complexe. Mais certains commerçants se faisaient
délivrer des laissez-passer signés des autorités administratives
du pays. Ainsi ils pouvaient circuler librement et aller n'importe où sans être
inquiétés et leurs marchandises n'étaient soumises
à aucune taxe. Ils devaient seulement faire un cadeau au chef local ou à l'Almaami.
Ce cadeau s'appelait la noix de Kola de Karamoko Alfa: goro karamoko 9 .
Mais ces impôts ne pouvaient suffire pour faire marcher toute une "machine" administrative,
même si celle-ci n'était pas aussi compliquée que la bureaucratie
des Etats modernes. Aussi les souverains attendaient-ils beaucoup plus des cadeaux
dont il a déjà été question. Il suffit de rappeler que
tout candidat à un poste électif ou non (tous les postes l'étaient
en général) devait donner quelque chose à toutes les personnes
censées lui venir en aide : à un chef, à un marabout (pour
sa bénédiction et son influence), à
un électeur ou à un griot-diplomate. Toute personne susceptible d'appuyer
sa candidature recevait un don proportionnel à la capacité
et à la générosité du donneur d'une part, à l'importance
et à
l'influence du bénéficiaire d'autre part.
Ces cadeaux n'étaient pas à sens unique : le candidat une fois
élu recevait un certain nombre de cadeaux à son tour. Le plus important était
celui apporté en guise de "joyeux avènement". Ses amis et
ses partisans qui se réjouissaient de son triomphe, se chargeaient de rendre
ce cadeau aussi substantiel que possible. Un chef élu se voyait souvent offrir
des cadeaux fort variés : de l'encre, des couteaux pour tailler les calames
servant à écrire sur les planchettes des élèves, du
beurre, un sac de sel (de quelques grammes), un paquet de kola (contenant quelques
noix), des bandes de coton, un mouton, une chèvre, ou bien un taureau, une
génisse..., etc. 10. Ce chef avait pu, étant
candidat, ofirir un peu de tout cela
à chacun de ses électeurs ou ? partisans ~>.
Il arrivait à de nombreux candidats de se ruiner ainsi par de menus cadeaux
faits à tel ou tel afin de montrer simplement leur largesse et de prouver
qu'ils étaient dignes du poste brigué. En ce temps la, un candidat
avare avait du mal à se faire élire 11.
Si importants qu'aient pu étre ces cadeaux, ils ntétaient que symboliques.
Mais lorsqu'ils étaient fréquents et portaient sur une grande échelle,
ils devenaient véritablement une source de revenus appréciable. Cependant,
ni ces impôts, ni ces cadeaux ne constituaient une spoliation systématique
des populations administrées, contrairement à ce qu'ont pu raconter
bon nombre d'auteurs coloniaux. Ceux-ci ne voyaient dans les moindres actes des
chefs traditionnels que banditisme, fanatisme et arbitraire. De toutes les façons
il leur fallait dresser un tableau aussi sombre que possible de la réalité traditionnelle
afin de l'opposer à la clarté et à la précision de l'ordre
colonial 12. Du reste, en ce temps-là les
chefs ne pillaient pas 13. Quand un chef pressurait
ses administrés, ceux-ci avaient 1a possibilité de faire appel à un
chef supérieur (le droit de recours
était reconnu à tous). Ils pouvaient aussi émigrer et quitter
temporairement ou définitivement le territoire d'un mauvais chef.
Mais les chefs qui gouvernaient au nom de l' Islam craignaient de voir leurs sujets
les abandonner pour aller peupler la province ou le village du voisin. Or le caractère
nomade des Peuls les poussait instinctivement à ce déplacement perpétuel à la
moindre occasion.
Il existait aussi des terres d'asile : ainsi la province (diiwal) de Kollaaɗe
(capitale de Kankalabe), l'une de celles qui constituaient l'Etat peul du Fuuta,
jouissait du droit d'asile. Tout homme (libre ou esclave) qui, après avoir
commis un crime (autre que l'incendie d'une mosquée ou le meurtre de sa mère)
arrivait à atteindre le territoire de la province de Kollaaɗe était
en sûreté. Aucun droit de poursuite ne s'exerçait contre lui
; tout au plus, pouvait-on demander au chef de ce diiwal (province) de juger
et de punir lui-même tel ou tel criminel réfugié sur son territoire,
dans la mesure où il constituait un danger pour la communauté musulmane.
Pourtant ce droit d'asile accordé à la seule province de Kollaaɗe
n'était pas dû à son caractère sacré, mais simplement à un
fait politique : lors du partage du Fuuta entre les neuf Karamoko ou Shaykh, Kollaaɗe était
la plus petite province et la moins peuplée de toutes, avec des possibilités
d'expansion assez limitées car son arrière-pays était déjà islamisé.
Aussi les huit autres chefs s'entendirent-ils pour dédommager le Shaykh de
Kollaaɗe en faisant de sa province, une terre d'asile. Le but était d'y
attirer le maximum de gens, en particulier les populations persécutées
ou en mal avec la justice de leur pays d'origine. Il s'agissait en somme de peupler
cette province par tous les moyens possibles même si la moralité de
cette population laissait à désirer.
Les seuls lieux d'asile en raison de leur caractère sacré étaient
les mosquées et les cimetières, mais aussi certaines villes coMme
Fugumba. Par ailleurs une double surveillance existait au Fuuta :
Cette littérature surtout satirique était dirigée contre
les mauvais chefs (y compris les Almaami), les femmes adultères et toutes
les violations des prescriptions religieuses. Elle fulminait aussi contre les perversions
du siècle et dressait souvent un tableau si sombre de la réalité quotidienne
que le musulman était tenté
de croire à la fin imminente du monde et à l'approche de la venue
du Mahdi 14.
Mieux que les foudres des marabouts théologiens, il y avait celles de ces "pseudo-griots" en
fait chansonniers d'origine peule, souvent de très bonnes familles, appelés ñamakala.
Dans les soirées récréatives, ils s'attaquaient avec une violence
inouie à tous les chefs qui voulaient essayer de terrorriser la population
en jouant aux petits dictateurs. Ils les discréditaient aux yeux de l'opinion
publique et les humiliaient en leur lançant des injures : les personnes visées
ne pouvaient rien contre ces ñamakala qui étaient des déclassés
en rupture avec leur milieu, sans foi ni loi. Le chef attaqué par eux n'avait
pas d'autres ressources que de démissionner ou de s'exiler s'il n'était
qu'un simple citoyen.
Ainsi il n'était pas toujours facile d'opprimer la population en l'écrasant
d'impôts ou de taxes de toutes sortes sans discernement 15.
Cette population n'était pas encline à se laisser exploiter : elle
payait tout juste ce qui était considéré comme une obligation
religieuse (farilla)
Le pillage dont les auteurs de la période coloniale ont souvent parlé, était
un fait récent. Après l'occupation coloniale la nouvelle administration
a dépouillé les chefs
traditionnels de tout pouvoir, mais les a maintenus à la tête des
communautés villageoises et cantonales (le canton était une création
coloniale destinée à remplacer la province), pour collecter l'impôt
: ces chefs qui n'étaient plus une émanation
de leur peuple, c'est-à-dire
élus par les assemblées territoriales, mais nommés par l'administration
coloniale, ne se sentaient pas liés par un contrat à leurs sujets.
Aussi ne reculaient-ils devant aucune brutalité pour recouvrer l'impôt,
impôt exigé en numéraire contrairement à celui qui l'avait
précédé. Et cette exigeance obligeait les Peuls à vendre
leurs récoltes et même une partie de leur bétail pour obtenir
la somme nécessaire dans les délais fixés. Il fallait non seulement
payer l'impôt en argent, mais encore fournir des troupeaux entiers pour la
boucherie de villes où résidaient les colonisateurs. Les Peuls quittèrent
en masse le Fuuta fuyant l'impôt, mais fuyant surtout pour sauver leurs troupeaux
qui étaient leur raison d'être.
Les écrivains voyant la brutalité des chefs de cette période
ont alors conclu sans hésiter que c'était la manière de gouverner
des chefs "indigènes" de
tout temps et Yoilà comment les pratiques d'une époque ont
été étendues à toutes les époques antérieures.
Sans doute le système d'impôt de l'ancien Fuuta était loin de
la perfection, néanmoins il serait exagéré de lui imputer des
pratiques qu'il ignorait 16.
Ainsi, il existait dans l'ancien Fuuta, tout un système de protection qui
empêchait un chef de devenir un tyran, un oppresseur. Et le contexte politique
n'était pas toujours favorable aux aventuriers qui voulaient tenter d'imposer
leur dictature. Le peuple lui-même organisait sa propre défense contre
les exactions des Chefs. Il faisait le vide autour d'eux par la fuite et cette tactique
se révélait très efficace.
Ni les impôts, ni les cadeaux ne pouvaient satisfaire à l'attente d'un
chef peul de l'époque. Il lui fallait beaucoup plus que ce qu'apportaient
ces deux sources de revenu. Or il était tenu, pour respecter les convenances
de l'époque à ne jamais laisser un visiteur sortir de chez lui les
mains vides. La largesse n'était-elle pas l'apanage de tout chef digne de
ce nom. S'il voulait sauvegarder cette dignité et maintenir sa popularité,
il devait nourrir régulièrement une quantité toujours plus
grande de partisans oisifs. Ils s'accrochaient
à lui comme de véritables parasites aussi longtemps qu'il arrivait
à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires : la nourriture
et le vêtement. Pour y arriver, un chef n'hésitait pas à puiser
dans ses biens personnels : son troupeau, ses champs et ses esclaves.
L'on sait que les Almaami et les chefs de province qui ne régnaient pas,
mais attendaient leur tour, occupaient le meilleur de leur temps à accumuler
des ressources en vue de leur prochaine accession au pouvoir. Ils constituaient
des réserves pour les mauvais jours en augmentant leur patrimoine. Les troupeaux
s'accroissaient, les champs cultivés devenaient plus nombreux et les esclaves
augmentaient sans cesse grâce au butin rapporté des guerres saintes.
Celles-ci avaient un double avantage pour celui qui y participait : le butin et
la gloire pour ce bas-monde et la promesse du paradis pour l'au-delà.
Mais il ne faut pas croire que les Almaami ou les chefs de province, pouvaient accumuler
des richesses fabuleuses : le Fuuta n'était pas un pays riche et ses nouveaux
habitants, simples pasteurs
à bovidés ne connaissaient rien dans le négoce et les transactions
commerciales ne les attiraient point 17.
Ils ne pratiquaient qu'une économie de subsistance, la seule qu'ils connaissaient
sans doute : or une telle économie ne permettait pas l'accumulation qui est
la véritable base de toute richesse.
Ainsi les contributions, les cadeaux et les biens personnels constituaient les ressources
principales qui alimentaient toutes les dépenses publiques et privées
de l'Imaamat du Fuuta. Parmi ces dépenses figuraient l'entretien des mosquées,
l'hospitalité aux étrangers et l'assistance aux vieillards et aux
indigents.
C'est grâce à ces ressources que l'Almaami régnant pourrait
exercer ses autres fonctions dans les domaines judiciaire et militaire en particulier.
L'Almaami, chef de la justice ou de l'organisation judiciaire de l'ancien Fuuta.
Une des prérogatives des Almaami concernait la justice. Une organisation
judiciaire hiérarchisée avait été
instituée à l'image de l'organisation politico-administrative. Il
existait trois sortes de juridictions : celle du village, de la province et de l'Etat.
Les plaintes étaient portées devant les chefs qui saisissaient les
juges compétents.
Au niveau des familles et des hameaux, la justice se réduisait
à des arrangements à l'amiable. Les notables se réunissaient
autour des chefs de familles ou de hameaux et l'affaire ou le différend dont
ils étaient saisis trouvait là une solution acceptable par tous les
intéressés.
Mais dans chaque village (misiide) il y avait un petit tribunal composé d'un
juge : cadi (kaali ou qaali ou nyaawoowo) assisté de
deux ou trois assesseurs avec qui il tenait audience.
Le conseil des notables ou des Anciens établissait une liste de trois ou
quatre candidats parmi les marabouts (karamokooɓe)
les plus savants et les plus versés dans les sciences juridiques. Ils étaient
aussi parmi les plus désintéressés des biens de ce monde ceci
pour éviter la vénalité, la corruption et la cupidité.
Le chef du village choisissait alors sur cette liste un juge et les autres comme
assesseurs, mais ces derniers pouvaient être pris en dehors de cette liste.
La fonction de juge était élective au niveau d'un certain nombre de
familles et sélective au niveau individuel.
La compétence de la justice villageoise se limitait aux simples délits.
Pour les coups et blessures ayant fait couler du sang et pour les crimes pouvant
entraîner la peine capitale, l'affaire devait être portée devant
la cour provinciale.
Dans la province, le tribunal se composait d'un, deux, ou trois juges, assistés
de dix assesseurs. Il était compétent pour toutes les affaires de
la province et servait de cour d'appel aux juridictions villageoises (misiddaaji).
Il pouvait prononcer même la peine capitale, mais l'exécution de la
sentence n'avait lieu qu'après le rejet du recours en grâce soumis
au tribunal supérieur. Celui-ci cassait le jugement ou demandait à l'Almaami
d'user de son droit de grâce en faveur du condamné. Toute condamnation
entrainant la peine de mort était, en effet, du ressort de l'Almaami régnant.
Au niveau de l'Etat, il y avait un tribunal suprême composé d'un grand
juge, de dix autres juges-assesseurs et des six membres du Conseil permanent de
l'Imaumat du Fuuta 18 : soit un total de dix-sept
membres. Ce tribunal compétent pour toutes les affaires de l'Etat, servait
de cour de cassation à
toutes les juridictions du pays. C'était la plus haute instance de l'organisation
judiciaire du Fuuta 19.
Telles étaient les trois juridictions hiérarchisées avec leurs
compétences respectives. Si le droit de grâce était un apanage
des Almaami, les chefs de province pourraient, en revanche, réduire ou augmenter,
dans certaines conditions, les peines prononcées par leurs tribunaux. La
fonction de juge étant une prérogative royale, les chefs et les Almaami
ne la confiaient à une tierce personne que par délégation.
Aussi comprend-on pourquoi, le juge
élu par un conseil, pouvait être révoqué par le chef
qui l'avait choisi. Mais il ne pouvait en aucune manière, être inquiété pour
un jugement rendu conformément à la loi et ne devait se laisser influencer
par personne dans l'exercice même de ses fonctions, précisément à cause
du caractère sacré du droit coranique. Le jugement n'était-il
pas rendu au nom de la communauté musulmane toute entière, c'est-à-dire
de la religion ? Le juge ne se souciait guère de savoir si la ou les sentences
prononcées par lui pouvaient plaire ou déplaire à tel ou tel
chef temporel, fut-il l'Almaami du Fuuta. Ce qui importait pour lui c'était
de savoir si son jugement
était ou non conforme aux lois divines surtout que sa fonction ne lui procurait
aucun benéfice matériel. Son bénéfice était d'ordre
moral : il avait la satisfaction d'être considéré comme l'un
des hommes les plus honnêtes, et les plus lettrés de son milieu.
La justice était en effet gratuite dans l'ancien Fuuta et les juges n'étaient
pas rétribués. Comme ils étaient souvent issus de grandes familles
conquérantes, ils possédaient suffisamment de ressources pour être à l'abri
des corruptions. Du reste, choisis parmi les plus âgés, ils étaient
en général détachés des biens de ce monde et ce n'est
qu'à cet âge que l'on pouvait acquérir le maximum de connaissances
et d'expériences. Ils ne pouvaient recevoir aucun cadeau dans l'exercice
de leur fonction. Le système des cadeaux remis aux juges dont parle la littérature
coloniale 20 ne s'était répandu
qu'après la conquête. A partir de cette époque les juges ont
perdu leurs esclaves (qui cultivaient leurs champs) et leurs troupeaux (pour s'acquitter
de l'impôt et ravitailler les boucheries urbaines), tout ce qui faisait leur
fortune. L'administration leur a accordé un salaire dérisoire en guise
de compensation, mais ce salaire ne compensait pas leur perte et les juges, au lieu
de faire leur métier conformément au "Livre", se vendirent
aux plus offrants. C'est cette situation que les auteurs ont transposée sur
la période antérieure sans tenir compte du rang social des juges de
l'époque.
Or dans l'ancien système judiciaire, le plaignant ne savait pas toujours à quel
juge (il y en avait parfois plusieurs) le chef allait s'adresser pour étudier
son affaire et il n'entrait en contact direct avec ce juge que le jour du procès.
Seule une étude approfondie du système judiciaire de l'ancien Fuuta
pourrait déterminer l'existence ou non de la vénalité des juges 21.
Le droit musulman (du rite malékite,
l'une des quatre écoles de l'Islam orthodoxe) en vigueur au Fuuta avait cependant
subi quelques modiflcations apportées par les coutumes traditionnelles. Ces
modifications allaient souvent dans le sens d'une humanisation d'une adaptation
de la justice islamique pour la rendre plus conforme au caractère doux et
pacifique des Peuls du Fuuta Dyalon. Au cours des espèces de "conciles"
(ou kawtital hakkunde Maaje : Assemblée des savants) qui se réunissaient
périodiquement à
Fugumba, les docteurs de l'Islam proposaient les modifications
à introduire sous forme d'ordonnances. La législation musulmane subissait
alors une "fulanisation" sans toutefois être dénaturée
ni vidée de toute sa substance. Ainsi pour juger une affaire donnée,
on lisait, après avoir entendu les deux parties et leurs témoins,
le chapitre du droit prévu par la religion et le chapitre des ordonnances
prévues par la tradition. Et la compétence des souverains en matière
de justice se limitait à l'application de ces deux sortes de textes écrits,
ce qui permettait d'éviter toute tendance
à l'arbitraire.
Tel était le principe d'organisation de la justice dans l'ancien Fuuta. Almaami
e lamɓe diiwe (chefs de province) déléguaient souvent leur pouvoir à de
savants jurisconsultes et la fonction, à force d'être exercée
tout le temps par les mêmes familles, finissait par devenir héréditaire.
Cependant une fois par semaine ou au moins une ou deux fois par mois, les souverains
s'acquittaient de leur tâche à tous les niveaux de la hiérarchie,
en siégeant eux-mêmes en qualité de juges ou d'observateurs.
Mais le temps leur manquait pour s'intéresser au déroulement normal
de la justice. Ils étaient trop absorbés par les opérations
de la guerre sainte qu'il fallait mener presque annuellement aux alentours du pays.
Incontestablement, ce fut à l'organisation militaire que les souverains du
Fuuta ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Ils y consacraient la plus
grande partie de leur temps en y apportant le maximum de soins. Cela se comprend
aisément, car toutes les guerres qu'ils menaient étaient des guerres
saintes (jihaadi). En effet les Peuls s'étaient assignés la
mission d'établir un pouvoir religieux au nom de l'Islam et de l'étendre
le plus loin possible et cette mission devait durer aussi longtemps qu'il y aurait
des infidèles.
Toute la question était de savoir comment atteindre ce but : par la diplomatie
ou par la guerre ? Quand la diplomatie seule suffisait, la conversion était
obtenue par la persuasion, et quand la guerre
était nécessaire, cette conversion se faisait par la force. Mais l'une
et l'autre méthodes étaient employées simultanément.
Voilà
pourquoi les princes du Fuuta étaient avant tout, de fins diplomates et de
vaillants chefs de guerre.
L'armée était organisée sur le modèle de l'Etat; neuf
contingents recrutés dans les neuf provinces du pays. Cette armée
pouvait atteindre un effectif important 22.
Chaque chef de province était maître du contingent qu'il recrutait
et commandait. Le recrutement se faisait par cooptation familiale : chaque famille
ou carré familial fournissait un guerrier, chaque hameau un certain nombre
et chaque village un nombre plus grand proportionnel au nombre de hameaux le composant.
Et le contingent de la province réunissait l'ensernble des guerriers de tous
les villages.
Les villages de toutes les provinces se rassemblaient au lieu choisi, sous la direction
de leur chef qui pouvait être le Karamoko du diiwal ou son remplaçant
(son fils ainé, ou un de ses frères ou toute autre personne de son
entourage). La réunion de tous ces contingents formait l'armée nationale
dont le commandement suprême appartenait
à l'Almaami, c'était sa prérogative la plus importante. Au
moment d'entrer en campagne, cette armée nationale ou fédérale
se répartissait en trois corps de troupe, ayant chacun une bannière
:
Chacun de ces trois corps était, à son tour, réparti en trois petits groupes ou unités de combat : c'est-à-dire trois petites armées ayant un centre, une aile gauche et une aile droite correspondant en fait aux contingents de chaque province, sauf pour celui de Labé dont la composition se présentait ainsi :
L'armée était composée d'hommes libres (au Fuuta les esclaves
pour des raisons multiples ne faisaient pas la guerre, sauf dans des cas bien limités
et exceptionnels) Comme toutes les guerres du Fuuta étaient, en général,
des guerres saintes, on estimait qu'elles concernaient avant tout les hommes libres,
autrement dit une affaire de musulmans. Menées au nom de l'Islam, ces guerres
étaient essentiellement dirigées contre les populations animistes
qui habitaient tout autour du massif montagneux du Fuuta. Et comme une certaine
parenté plus ou moins proche existait entre ces populations et leurs esclaves,
les musulmans préféraient s'abstenir d'engager ces derniers dans des
combats dont les issues étaient souvent incertaines, voire aléatoires.
S'agissant de l'opportunité du déclenchement des hostilités,
aucun chef de province n'avait le droit de faire la guerre sans l'autorisation de
l'Almaami régnant. Et l'Almaami lui-même ne pouvait la déclarer
qu'après avoir reçu l'ordre de l'Assemblée fédérale
ou Grand Conseil des Anciens de Fugumba, dépositaire de la foi et de l'orthodoxie.
Seule, en effet, l'assemblée était habilitée à déclarer
la guerre,
à signer les traités. Elle seule pouvait engager l 'ensemble de la
communauté musulmane. Mais l'initiative de la guerre pouvait venir de l'Almaami
ou de l'un des chefs provinciaux et l'assemblée tranchait en dernier ressort.
Sans son consentement, il était pratiquement impossible d'entreprendre une
expédition militaire de grande envergure. Plus d'un Almaami s'est heurté à son
opposition et s'est vu plus d'une fois contraint de renoncer à une guerre
du seul fait que l'appui de l'assemblée lui faisait défaut.
Lorsque la bataille était engagée et après chaque combat victorieux,
le butin était divisé en cinq parties (en arabe : khumsu, plur. akhmas)
le même mot est utilisé par les Peuls, quatre parts allaient aux soldats
et une part à l'Almaami ou à son représentant, un chef de province
ou toute autre personne. Mais il est à remarquer que les manuscrits dont
on dispose sont presque tous muets sur la quantité du butin réalisé à chaque
campagne, en revanche le nombre des victoires remportées est abondamment
noté. Souvent une mention spéciale précisait, sans donner des
chiffres, que les femmes et les enfants étaient pris comme esclaves et que
les vieillards ont été épargnés. Ces indications reviennent
si fréquemment qu'il est inutile d'y insister 25.
Ainsi la responsabilité financière, judiciaire et militaire de l'Almaami
permet de se faire une idée de ce que furent ses fonctions dans l'ensemble.
Elles étaient plus apparentes que réelles. Au premier abord, tout
semblait venir de lui ou passer par lui, mais un examen plus approfondi laisse apparaitre
l'aspect théorique de son pouvoir. S'il régnait sur les neuf provinces
du Fuuta, il ne gouvernait en fait que celle de Timbo. L'exemple de la justice suffirait à lui
seul à le prouver il ne rendait la justice qu'à
Timbo et parfois il s'abstenait même de casser (bien que ce fût son
droit et son devoir de le faire, en un mot son privilège), les jugements
rendus dans certaines provinces fédérées dont les chefs étaient
parfois plus puissants que lui.
Dans l'armée, il n'était effectivement maitre que du contingent recruté dans
sa province et ses dépendances. Quant aux impôts, ils n'étaient
pas directement perçus par l'Almaami, celui-ci ne recevait que ce que les
chefs de province voulaient bien lui remettre.
Cependant, il arrivait de temps en temps à un Almaami plus courageux ou plus
audacieux que d'autres, de manifester sa volonté d'exercer un commandement
réel sur l'ensemble du pays. Tel fut le secret désir de la plupart
des Almaami soriya et en particulier du dernier d'entre eux : Bakar Biro.
Celui-ci après avoir ravi à son frère le turban, symbole du
pouvoir (ailleurs on aurait dit la couronne) fit remplacer, par de nouvelles élections,
certains chefs de provinces pour avoir soutenu son rival (Bhuriya, Fugumba, Kebaali
et Foode Hajji). Là où il n'a pu et ne pouvait le faire, il se contenta
de faire obligation à leurs chefs de se rendre à Timbo afin d'obtenir
de lui une nouvelle investiture (une sorte d'allégeance, puisqu'ils avaient été régulièrement
confirmés par le prédécesseur de Bakar Biro soriya comme lui).
Les chefs de Koyin, Kollaaɗe et le bouillant chef de Labé 26 furent
obligés d'aller prêter serment de f~délité au nouvel
Almaami.
Ceci prouve qu'avec un souverain énergique, il était possible de subjuguer
et partant de neutraliser les chefs des provinces, les plus récalcitrants
et les plus farouchement opposés au principe de l'unité politique
du pays.
Avec un Almaami fort, il était possible de tenter une integration politique
susceptible de réduire le particularisme provincial souvent lié à un
particularisme tribal et clanique. Mais avec un Almaami faible voire médiocre,
c'était le triomphe des tendances autonomistes, le règne des Assemblées
qui dictaient, sans contrôle, la politique à suivre tant sur le plan
local que sur le plan national.
Le drame du Fuuta fut la faiblesse de ses institutions :
un tiraillement perpétuel entre le centralisme et le particularisme,
entre l'unité nationale et l'autonomie provinciale.
Le système fédéral, accepté par les uns et toléré ou
subi par les autres, ne fut qu'un compromis entre ces tendances opposées
Mais pouvait-il en être autrement surtout quand on sait que tout l'édifice était
remis en cause de deux en deux ans pendant près d'un siècle ?
Un almaami n'exerçait ses fonctions que durant son séjour à Timbo
; au terme de son tour de règne, il se retirait de la vie politique (de gré ou
de force) sans espoir de retour avant deux ans. Il allait vivre dans des villages
aménagés pour sa retraite.
Notes
1. G. Vieillard qui fut l'un des
premiers à appliquer ce vocabulaire des Institutions médiévales
sur celles du Fuuta Dyalon, déflnissait ainsi cette notion du fief : "Le
pays étail divisé en fiefs, mais c'étaient les gens qui étaient
donnés en fief, beaucoup plus que la terre : le fief avait bien tendance à devenir
territorial : mais les vassaux n'échappaient pas à leurs suzerains,
pas plus que les serfs aux maîtres, en émigrant, le lien héréditaire
n'était pas coupé pour cela, la marche vers la périphérie,
surtout vers l'Ouest,
éloignait les protégés-exploités de leurs seigneurs,
mais ne les en séparait pas ; la couquête de nouvelles terres par les
seigneurs eux-mêmes créait aussi de nouveaux liens entre le centre et
les populations des marchés. Alfa Yahya signait : maalik du Labé, saahib du
Kaade, on pourrait traduire: Roi du Labé, marquis du Kade, o. c., 1939,
p. 123.
2. Cf. Fonds Vieillard
: documents ethno-sociologiques, Cahier n° 92, et Guéɓard, Au Fouta Dialon, o.
c., Les captifs, p. 63 à 70.
3. Les limites
de cette "démocratie représentative" seront precisées
plus loin.
4. Quant à sa
fonction de chef de province (alfa de Timbo) elle n'est pas envisagee ici.
Il suffit de rappeler le titre exact du souverain : Alfa mo Timbo e Almaami Fuula
Dyaloo. Comme chef de Timbo, l'Almaami régnant s'occupait directement
de l'administration de cette province : les nominations, les investitures, l'enseignement,
l'armée, la justice, tout lui incombait. Toutes les activités locales
relevaient de lui, comme pour ses pairs dans les autres provinces. Sa province avait
une structure semblable
à celle des autres, à tout point de vue, avec la seule différence
qu'elle était le siege du gouvernement central du pays tout entier. Le plus
souvent, c'était son fils aîné, son héritier éventuel
qui gouvernait cette province ; il apprenait là dans un cadre réduit
son métier de futur almaami.
5. L'attitude
noble et héroique du griot de l'Almaami Ibrahima Sori Daara (alfaya)
tué par les Hubbu à la bataille de Bokeeto (1873) en est un exemple.
Cf. P. Guéɓard, Au Fouta Dialon, 1910, p. 95 et suivantes.
6. Le titre de mbatula ou mbatulaajo (plur. mbatulaaɓe)
signifie : le suivant, l'entourage, le courtisan dans les sens
étymologique du terme : homme de cour. C'était le bras droit du souverain,
le messager toujours disponible et prêt.
7. Les plus communément
cités en référence étaient :
8. Information orale
fournie par un Peul du Fuuta : Modi Abdullaahi Diallo lettré en arabe, né en
l926 à Yemberen Maali nord-ouest du Fuuta (Guinée). Selon lui, c'est
cet impôt qu'on appelait Kummabite.
9. Fonds Vieillard,
docum. hist., Cahier n° 21. En fait il ne s'agissait pas de la noix elle-même,
mais de son symbole : c'etait une taxe déguisée que le commerçant
devait payer à l'entrée comme à la sortie du pays.
10. Cf. Fonds
Vieillard, docum. hist., Cahier n° 12. Ce cadeau s'appelle fanda.
Un dicton qu'on cite souvent traduit bien cette idée de réciprocité
: Ko neldaari yaltinta maraari : le cadeau qu'on apporte fait sortir celui
qu'on emporte (chacun a le cadeau qu'il mérite).
11. Ainsi
on cite souvent le cas de "Almaami Ibrahima Sori Doŋol Feela qui sacrifia
toute sa fortune pour régner, et le soir de son élection, disent les
traditions, il ne lui restait plus qu'un seul captif." Guéɓard, o.
c., p. 83.
12. Cf. Demougeot : Notes
sur l'organisation politique et administrative du Labé avant et depuis la
colonisation française. Larose, Paris, 1944. Cf. Guéɓard (en
1909) "On conçoit combien tous ces cadeaux et tous ces impôts
pesaient lourdement sur le pays, sans cesse imposé sans règle précise
et sans mesure, d'autant plus que les percepteurs, sous la forme de chefs de village,
pressuraient de plus près encore et à leur profit, les populations
qu'ils étaient chargés d'administrer", o. c., p. 83.
13. Fonds Vieillard,
docum. hist., Cahier n° 12. Il est dit ceci : fewdo ngun jamaanu wonaa
hippagol : à cette époque là il n'y avait pas de pillage.
14.
Fonds Vieillard, docum. littéraires, Cahiers n°. 59, 60, 62 plus
précisément : 59 (8, 9, 13, 16) ; 60 (19, 20, 23) ; 62 (35, 36, 40,
43) : les chiffres entre parenthèsec sont ceux des poèmes. Cf. La
femme, la vache, la foi : recueil de textes de la littérature peule du
Fuuta Dyalon par Alfa Ibrahim Sow (textes en fulfulde avec une traduction française).
Collection: Les classiques africains, Julliard, Paris 1966, 1 volume.
15. Du reste
certains auteurs, anciens administrateurs de colonies reconnaissent parfois que
l'impôt colonial était plus lourd que les contributions traditionnelles
: ainsi Guéɓard écrivait en 1909 : "Quoiqu'il en soit, l'ensemble
des taxes, régulières ou non qui frappaient la population, formaient
un total bien moindre que celui de nos impositions, l'irrégularité et
l'arbitraire qui présidaient à leur perception en faisaient le caractère
odieux. Seule la richesse apparente était frappee, aussi chacun cachait-il
ses biens et ne produisait-il que juste pour ses besoins, ce qui arrêtait
la production économique", o. c., p. 84. Et parlant des chefs
qui empêchaient le pillage, il poursuivait : "tous les chefs cependant
ne mirent en pratique ces abus : bien au contraire, il y en eut qui se montrèrent
respectueux du bien public, ne perçurent que des taxes régulières,
s'opposèrent aux pillages des chefs secondaires, de leurs proches et des
notables, et les punirent quelquefois sévèrement lorsque leurs exactions
étaient trop considérables", p. 84.
16. Cf. Arcin,
Guéɓard, Tauxier, Demougeot, etc...
17.
La richesse des souverains se réduisait à peu de chose en ce temps-là comme
le témoignait Guéɓard au debut de ce siècle : "Lorsque
nous fîmes après conquête, l'inventaire de la fortune de l'Almamy
Ibrahim, nous ne trouvâmes que 2.000 captits et 1.000 buis, ce qui était
peu de chose surtout si l'on considère que ces chiffres comprenaient la fortune
de quinze à vingt fils ou neveux de l'Almamy défunt, c'est-à-dire
le douaire des femmes, plus de cent propriétaires", 1910, p. 82 et suiv.
S'agirait-il de l'Almaami Ibrahima
Sori Yilili qui succède à Bakar Biro après la bataille
de Pooredaaka en 1896 (souligné par Thierno Diallo).
18. De ce "conseil
permanent" il en a eté question à titre de grands électeurs,
il est composé de sept membres, mais le septième représentant
la famille régnante (alfaya et soriya) ne faisait pas partie du Tribunal
Supérieur. Cf. plus loin, le rôle de ce conseil, IIIè partie.
19. Mais lorsqu'il y
avait crime de haute trahison d'un chef de province ou d'un Almaami, c'etait l'assemblée
fédérale ou Grand Conseil des Anciens de Fugumba qui se transformait
en tribunal pour siéger comme Haute Cour ou Cour Suprême de justice
; c'est que les chefs et les Almaami ne pouvaient être jugés par un
tribunal ordinaire, mais seulement par leurs pairs.
20. Cf.. Paul
Guéɓard, 1910, p, 86 et suiv.; Demougeot, 1944, p. 20 et Fonds Vieillard,
docum. hist., Cahier n° 30.
21. Dans l'état
actuel des documents disponibles, il n est pas possible de se prononcer d'une manière
objective sur cette question.
22. Bayol
en 1882 a donné le chiffre de 25.000 hommes en ligne dans son livre : Voyage
en Sénégambie, o. c., p. 79. Guéɓard en 1909 en donnait
12.000 hommes, o. c., p, 92. Fonds Vieillard, docum. historiques, Cahiers nos.
3, 4, 5, donnaient 40.000 hommes. Mais un tel chiffre n'a
été atteint qu'une seule fois : lors de l'invasion de Konde Burama
vers la fin du XVIIIè siècle.
23. C'est que la
province de Labé constituait à elle seule, il ne faut pas l'oublier, "la
moitié du Fuuta" selon l'expression de G. Vieillard, o. c., p.
105. Et lorsque l'armée nationale traversait le territoire de l'une des provinces
fédérées, l'Almaami devait informer son chef pour la forme
par courtoisie, même si celui-ci était au courant, c'était une
manière d'honorer et de respecter sa souveraineté
: n'était-ce pas une preuve de son autonomie ?
24. Labé-Dheppere,
Yemberen et Tunturun étaient des villages-mosquées (misiddaaji)
importants de la province de Labé : des espèces de sous-provinces
ou de "super-villages" dont l'existence officielle n'était pas
reconnue constitutionnellement. Cf. Demougeot,
1944, p. 19 et suiv. Cf. Fonds Vieillard, docum. hist, Cahier n° 6.
25. Fonds Vieillard, docum.
hist., Cahiers nos. 1, 2, 6, 7, 8, 10, etc.
26. Le chet de Labé:
Alfa Yahya (ou Yaaya) avait été nommé par Bakar Biro mais il
s'était rallié à son frère Alfa Mamadu Paate qu'il aimait
beaucoup et dont il avait rait son beau-frère (Voir Aperçu
Hist. 1ère Partie). Cf. Fonds Vieillard, docum. hist., Cahier n° 40.