Collection Initiations et Etudes africaines
Dakar, IFAN, 1972. 276 pages
Almaami Bakar Biro se préparait à aller en guerre contre
Muusa Moolo, roi du Firdu (haute Gambie) en révolte contre la suzeraineté
du Fuuta, lorsqu'éclata un différend grave entre lui et son
jeune frére Modi Abdulaahi 1.
A la cinquième année de son règne, Almaami Bakar se
brouilla avec le chef de la province de Fugumba : Alfa Ibrahima pour des
raisons obscures que les sources n'indiquent pas 2.
Celui-ci entra en contact avec de nombreux chefs de province afin de fomenter
un complot contre l'Almaami régnant. Les Chefs de Kollaade et de
Labé éternellement mécontents du pouvoir central furent
les premiers à accepter. Pourtant le chef de Labé devait le
pouvoir à Almaami Bakar qui l'avait soutenu contre ses frères
lors de son élection. A Timbo même, Modi Sori Yilili et Modi
Umaru Bademba, tous deux futurs candidats au titre d'Almaami pour le compte
de leur parti respectif (le premier soriya et le second alfaya), furent
les plus acharnés dans le cornplot tendant à renverser Almaami
Bakar. Contactés par l'Alfa de Fugumba tous les conjurés se
mirent d'accord pour choisir Modi Abdullaahi comme souverain lorsqu'ils
auront éliminé Almaami Bakar Biro. Toute la question, était
de savoir comment s'y prendre pour procéder à cette élimination
? Pour certains conjurés il fallait utiliser la ruse, se débarasser
de l'Almaami par traîtrise. Pour d'autres, il fallait affronter Bakar
Biro de face et ouvertement. Le chef de Labé, le plus puissant sur
le plan militaire était de ceux qui prônaient la première
solution. Ce chef qui n'était autre que le célèbre Alfa Yaya 3, essaya en vain de convaincre les
conjurés de l'impossibilité de triompher de Bakar Biro par
la violence, par les armes. Il disait avoir connu de près cet Almaami
au cours de nombreux combats qu'ils avaient livrés ensemble contre
les infidèles bien avant son avènement 4.
Parmi ceux qui désiraient la seconde solution, à savoir un
combat loyal, il y avait le candidat du jour Modi Abdullaahi. Il réprouvait
l'utilisation de la ruse contre son frère 5.
La solution du combat loyal fut prise mais une autre question se posait
alors ? Fallait-il éliminer Bakar Biro avant ou après le couronnement
de son frère ? La seconde alternative prévalut. Et les conspirateurs
conduisirent Modi Abdullaahi à Fugumba où il reçut
les turbans de l'Imaamat 6.
Abdullaahi fut ainsi élu almaami contre son frère Bakar Biro.
Le parti soriya se retrouva avec deux Almaami et le Fuuta en eut trois.
Almaami Bakar Biro en apprenant la nouvelle entra dans une grande colère
en déclarant que le pays ne pouvait avoir trois souverains. Il se
prépara à affronter le nouvel Almaami soutenu par une partie
du Fuuta.
La rencontre eut lieu à Bantiŋel (province de Timbi). Almaami
Bakar était entouré d'une petite armée, comptant sur
les renforts que lui apporteraient son jeune frère de même
mère Modi Aliyyu et son fils ainé Modi Sori : alors que dans
les rangs de son frère-rival, étaient réunies les armées
de tous ses ennemis de Timbo, de Fugumba, de Kollaade et de Labé.
Le combat était inégal, mais Bakar ne pouvait ni renoncer,
ni fuir. Il voulait montrer au Fuuta comment "se comporte un vrai
souverain". L'Almaami prit position avec sa petite troupe sur un
monticule près du cimetière de Bantinhel (les habitants de
cette cité-mosquée avaient demandé au souverain d'engager
le combat près du cimetière pour faciliter l'enterrement des
victimes éventuelles).
A l'approche des armées ennemies, il se leva, prit son cheval et
se pointa au sommet de la petite colline. Il invectiva tous les chefs qui
l'avaient trahi et leur première réaction fut la fuite. En
fait ce n'était qu'une ruse de guerre très en faveur chez
les Peuls. Il s'agit de faire semblant qu'on a peur, ceci pour pousser un
adversaire trop pressé, à se découvrir, à sortir
de sa retraite afin de foncer rapidement sur lui. Mais Almaami Bakar chargea
ses ennemis avant qu'ils n'aient eu le temps de se retourner et fit un grand
carnage dans leurs rangs. Lui-même reçut plusieurs coups de
fusil. Il disparut au milieu de la mêlée et tous ses ennemis
affirmaient qu'il était mort, mais personne ne pouvait montrer son
cadavre 7. En fait, il n'était pas mort,
mais seulement blessé. Il se dirigea vers le Labe, traversa cette
province hostile, en passant par Daara-Labé, par Poopodara 8, par Duka et atteignit le Keebu dans la province
de Timbi où régnait un alfaya. Almaami Bakar fut bien accueilli
par ce chef de province nommé par le parti rival. Il se soigna et
put informer ses fils et ses frères qu'il était bien vivant.
Il envoya un message spécial à Almaami Ahmadu pour lui donner
les mêmes nouvelles et lui demander du secours. Celui-ci ayant aussi
obtenu des renseignements sur le sort de son cousin soriya, ordonna à
son "vassal" de Timbi de protéger Almaami Bakar et de l'aider
à rejoindre Timbo sain et sauf 9.
On voit par ce geste que la tradition d'entente inaugurée par Almaami
Umaru entre soriya et alfaya continuait a exister malgré toutes les
vicissitudes qui frappaient le parti soriya. En d'autres temps, c'eut été
une bonne occasion pour le parti alfaya, d'attiser la discorde en aidant
telle ou telle tendance ou fraction rivale à exterminer l'autre.
Or avec Almaami Ahmadu, il n'en a rien été. Il s'est toujours
tenu à l'écart des querelles qui déchiraient le parti
soriya. Bien mieux, il a secouru Almaami Bakar toutes les fois que celui-ci
a fait appel à lui. Avant de quitter le Timbi, Almaami Bakar se rendit
chez les Susu du Sookili, du Monoma, et du Kinsan ; pour recruter des soldats.
Ces trois régions faisaient partie de la province de Timbi. En quelques
jours, il se retrouva à la tête d'une armée de Susu
et de Peuls, tous islamisés pour aller reconquérir le pouvoir
à Timbo. A l'annonce de la nouvelle qu'Almaami Bakar Biro était
non seulement vivant, mais encore qu'il marchait contre la capitale, une
grande consternation s'abattit sur l'entourage de l'Almaami usurpateur.
Chacun tremblait de peur. Cependant malgré le désarroi général,
Almaami Abdullaahi exhorta ses partisans à aller à la rencontre
de Bakar Biro afin de le tuer avec sa bande de Susu et de Peuls de brousse
(Fulbhe buruure) 10. Abdullahi sortit
de la capitale à la tête des armées de tous ses alliés
et la bataille s'engagea en un lieu appelé Petel-Jiga (le Rocher
des vautours). Ce fut le combat le plus meurtrier que le Fuuta ait jamais
connu. De nombreuses personnalités du parti soriya furent massacrées,
d'autres prirent la fuite. Almaami Abdullaahi fut capturé près
de Dindeya, un village de la province de Timbo. Almaami Bakar ne le fit
pas mettre à mort aussitôt, contrairement à l'attente
générale. Almaami Abdullaahi fut dépouillé de
son titre. Et les semaines passaient. Espérant sans doute que les
chefs de province de Fugumba et de Labé viendraient à Timbo
pour secourir leur favori, Bakar Biro las de cette attente inutile, fit
mettre a mort son jeune frère qui revenait de la mosquée.
Il pleura sur le cadavre de Modi Abdullaahi 11.
C'était au début de 1896.
Almaami Ahmadu, le dernier Almaami Alfaya du Fuuta, indépendant était
déja mort en 1895. Il parait que le souverain soriya s'était
opposé à l'élection d'un Almaami alfaya après
Ahmadu Daara. Voulait-il par là abolir à son profit ou au
profit de son parti le système d'alternance à deux ? Il est
difficile de l'affirmer car l'intervention coloniale pressante ne lui a
pas laissé le temps de mettre en uvre son plan. Etait-ce un sirnple
coup d'Etat dû à une forte personnalité ou une réforme
salutaire imposée par un homme que tout le Fuuta craignait ? Voyait-il
par cette confiscation du pouvoir, le moyen de sauver son pays ? Croyait-il
pouvoir empêcher ou du moins retarder l'intervention étrangère
12. Autant de questions qui restent
et resteront sans réponse aussi longtemps que des collectes systématiques
des manuscrits et des traditions orales n'auront pas été faites
sur les lieux mêmes qui furent le théâtre des événements.
Notes
1. Moodi
Abdullaahi était
de même mère qu'Alfa
Mamadu Paate.
2. Serait-ce parce que son grand père Alfa Usman Fugumba avait éte amarré par un Almaami soriya ? Voir Les essais de la nouvelle structure politique
: le bicéphalisme [ci-dessus, note n° 5, p. 40].
3. Il s'agit d'Alfa Yaya ou
Yahya (de l'arabe Yahia) chef de la province de Labé, d'abord allié
d'Alfa Mamadu Paate à qui il avait même donné
une de
ses soeurs en mariage, il se rallia à Bakar Biro, qui facilita son
élection. Il collabora avec la puissance colonisatrice dans l'espoir,
peut-être, de s'affranchir de la tutelle des Almaami de Timbo. Mais
à la lumière des événements s'il se ravisa et
résista — ce fut trop tard. Il fut déporté au Dahomey
puis à Port-Étienne (Mauritanie) où il mourut en 1912.
Il est considéré par la Guinée indépendante
comme un héros national avec Samori Ture (Touré).
4. Cf. Fonds Vieillard, docum.
hist., Cahier no. 40.
5. Parce que, disait-il,
si la ruse est employée aujourd'hui, quiconque sera souverain, ses
adversaires se réuniront pour l'utiliser contre lui. "Comme
c'est moi le candidat du jour, je ne puis accepter qu'un Almaami soit tué
par ruse. Cf.. Vieillard, docum. hist., Cahier no. 40.
6. Imâma, Imaamat (ou imâmat)
est un terme arabe pour désigner la fonction de l'Almaami. Ce titre
lui-même n'étant qu'une simple déformation de l'arabe
al-Imâm : celui qui se met devant pour diriger la prière.
7. Cf. Fonds Vieillard, docum.
hist., Cahier no. 40. L'expression serait de lui.
8. Cf. Guébhard,
1910, p. 58, note 1.
Dans le misiide de Poopodara, au quartier Kaliyaabhe, vivait jusque vers
1939, un vieux berger peul (nommé Moodi Korka Naiyaabhe) qui
déclarait avoir vu Almaami Bakar Biroà qui il avait mome donné
du lait à boire. Le souverain qui fuyait ses ennemis en se dirigeant
vers l'ouest, s'était arrêté non loin du carré
du vieux berger sous un arbre situé sur la piste tracée par
Alfa Yaya entre Labé et Kaade. Lorsqu'on demandait à ce berger
pourquoi il avait le troupeau le plus prospère de la région,
il répondait que c'était grâce à la bénédiction
de l'Almaami. Information fournie par Ousman Bente Diallo, étudiant
en lettres à Dakar, originaire de Poopodara.
9. Le message de l'Almaami
Ahmadu disait, d'après la chronique,
"Si en cours de route, il (Almaami Bakar) se heurtait contre une pierre, qu'elle soit extraite et pulvérisée. Si quelqu'un le regardait mal, ne serait-ce qu'avec un seul oeil, qu'on le lui arrache. Car ce sera la dernière fois qu'un Almaami seul, en fuite, cherchera à se cacher de refuge en refuge."
Cf. Fonds Vieillard, docum. hist., Cahier no. 40.
10. Ce sont les peuls
non nobles, c'est-à-dire sans nom, sans culture, çeux qu'on
a convertis à l'Islam. Selon Almaami Abdullaahi ces Susu et ces Peuls
après la mort de leur chet, devaient être capturés :
les premiers comme cultivateurs, les seconds comme bergers (leurs anciennes
professions respectives).
11. Il disait : "Je
ne pardonnerai jamais à Alfa Ibrahima Fugumba, il a décimé
les enfants de mon père." Il répéta trois fois
cette phrase on pensant à Modi
Abdullaahi et à Alfa
Mamadu Paate tués par lui mais sous l'instigation de l'Alfa de
Fugumba. Cf. Cahier no. 40, o. cit.
12. Cf. Cahier
no. 40, Guébhard 1910., Tauxier,
1937, p. 323 et suiv. Arcin, 1911, p. 535 et suiv.